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Influences

À l’heure du big data social, le Maroc manque-t-il de sociologues ?

Le recensement général de la population est une occasion inestimable pour étudier et mettre en œuvre des politiques sociales pertinentes et donc d’asseoir l’État social. À condition toutefois de pouvoir bien interpréter la data recueillie et les indicateurs sociaux. Le rôle premier des sociologues et de la sociologie.

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Dans une Lettre adressée au Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, au sujet du 7e Recensement général de la population et de l’habitat, qui aura lieu début septembre, le Roi Mohammed VI a déclaré que le renouvellement périodique de cette opération «constitue un choix judicieux qui nous permet d’être mieux armés pour saisir avec justesse l’évolution démographique et socioéconomique du pays, anticiper les besoins changeants de nos citoyens et élaborer des politiques pertinentes en conséquence». Définition de l’évolution, anticipation des besoins et élaboration de politiques pertinentes… En outre, ce recensement est «une opération qui, par la multitude et l’importance des données et des indicateurs qu’elle génère, constitue une aide précieuse à la concrétisation de notre projet de société et au bon déploiement de notre modèle de développement, bâtis sur les principes de démocratie politique, d’efficacité économique, de développement humain et de cohésion sociale et territoriale». Importance des données, aide précieuse, bon déploiement du modèle de développement… Ces termes sont importants.
Enfin, en invitant le Haut-commissariat au plan à révéler le plus rapidement possible les résultats de ce recensement, le Roi a déclaré : «Cette célérité dans l’exploitation des données permettra, entre autres, l’identification rapide des tendances émergentes en vue de l’élaboration des politiques publiques pertinentes et de l’adaptation de divers programmes au bien de notre Nation et au bien-être de notre peuple». Et là nous avons les résultats escomptés : l’adaptation de divers programmes au bien de la nation et au bien-être du peuple. En résumé, le rôle et l’importance de la démographie et de la sociologie sont évidents pour la décision politique. En toute logique, la sociologie en tant que discipline et outil d’aide à la prise de décision devrait sans doute être à la hauteur de ce rôle dans notre pays. Il n’en est manifestement pas le cas.

Sociologues, une denrée rare ?
Il faut noter que dans tous les pays du monde, l’on utilise à un moment ou un autre des études sociologiques pour des décisions politiques ou de gestion, et de là vient la sensibilité de cette question. Peut-on pour autant reprocher aux décideurs marocains de ne pas accorder de la valeur à cette pratique ? Difficile de répondre par la négative. Des structures étatiques commandent des études, invitent des sociologues à des concertations et sollicitent leur expertise. C’est un fait. Mais de là à prendre en considération systématiquement toutes leurs recommandations, c’est une autre paire de manches.
En effet, selon Jawad Agdal, professeur de sociologie à l’Université Hassan 1er : «Certes, il y a eu et il y a encore au Maroc des comités officiellement constitués et où siègent des chercheurs de renommée, mais il est difficile de dire qu’ils y siègent en tant que sociologues. Solliciter l’expertise des sociologues est une chose, la prendre en considération dans la gestion quotidienne est une autre chose».
Soumaya Naamane Guessous, sociologue de renom et chroniqueuse, ne cache pas, elle, sa révolte quant à la situation de cette discipline : «Les sociologues sont rarissimes ! Ceux et celles qui portent ce titre ne font pas d’enquêtes, de recherches et ne publient que très rarement. Ce qui est regrettable. Oui, ils peuvent influencer en traquant l’information là où elle se trouve, en attirant l’attention de l’opinion publique, des institutionnels, en dénonçant et, surtout, en analysant de façon factuelle, car ils font le terrain. Beaucoup de politiques devraient être élaborées après études sur le terrain, pour déterminer les vrais besoins, et non à partir du bureau par des responsables qui ignorent la réalité et la diversité culturelle de notre pays». Cet avis n’est pas isolé. Bouchaïb Majdoul, sociologue et professeur à l’Université Ibn Zohr d’Agadir, voit, à son tour, les choses autrement : «Actuellement, les politiques publiques sont en grande partie basées sur les résultats des études en sciences sociales en général. Personnellement, je travaille beaucoup avec le ministère de la Santé, dans le cadre des consultations qui font appel à l’expertise en sociologie, idem pour les autres ministères».
De son côté, Jamal Khalil, l’un des plus prolifiques sociologues marocains, professeur à l’Université Hassan II de Casablanca, a une position bien tranchée sur la question : «La politique et la sociologie sont deux ensembles disjoints. Les politiciens partent du principe qu’ils connaissent mieux le terrain, que les sociologues essaient de produire de la connaissance, tout en n’accordant pas beaucoup d’importance au fait qu’elle soit utilisée ou non».

Mieux orienter les politiques sociales
Il est vrai, poursuit le sociologue, qu’«on peut avoir une idée intéressante que l’on peut mettre en pratique, mais ce n’est pas parce qu’elle est intéressante qu’elle va être mise en pratique. Il lui faut deux ou trois décennies pour être acceptée par les gens. Les idées circulent lentement… Et les sciences sociales touchent à un ordre établi. Et un ordre établi, il ne peut pas bouger. Ce ne sont pas des gens de pouvoir qui ne veulent pas que les choses changent. L’ordre se conserve lui-même. C’est pareil partout». Mais quel est le risque de ne pas utiliser la sociologie quand il le faut ?
Jawad Agdal donne un cas concret : «J’ai mené des enquêtes dans le cadre de l’INDH, du programme Villes sans Bidonville et récemment dans le cadre de l’AMO Tadamon et les Aides sociales directes, je peux affirmer que l’ambiguïté et l’imprécision des catégories mobilisées dans le contexte de ces dispositifs demeurent leurs principales limites.
Je peux donner l’exemple des catégories, telles que le ménage, la précarité, le mérite, le seuil d’éligibilité et le ciblage. Également, le test d’éligibilité multidimensionnel pose un grand problème, puisque les conditions de sa réalisation ne sont pas remplies dans la collecte des données concernant les ménages». C’est justement, il faut le souligner, l’une des problématiques auxquelles le RGPH devrait répondre. C’est-à-dire aider à mieux cibler les futurs bénéficiaires des programmes sociaux et par-delà pouvoir évaluer leur impact également.
Car, selon Jawad Agdal, «il est important de considérer les effets possibles de la généralisation de l’AMO sur la marchandisation des services relatifs à la santé. Dans le même ordre d’idées, il est crucial d’analyser comment ces politiques sociales servent à mettre en place des politiques économiques qui mettent, progressivement, en face-à-face le marché et la société». On mesure donc l’importance de cette discipline dans une meilleure orientation des politiques publiques.
Partant de là, le Maroc est-il assez outillé pour répondre à cette donne ? D’après Jamal Khalil qui a réalisé une étude en 2014 sur le nombre de chercheurs en doctorat en sociologie et le nombre de thèses qui ont été soutenues, «ils étaient alors 500, depuis l’indépendance. Maintenant, je pense qu’on doit tourner entre 1.000 et 1.500, pour ce qui est des étudiants qui ont soutenu une thèse en sociologie. Et il y a eu des thèses intéressantes, d’autres qui le sont moins. Certaines ont été publiées, mais d’une manière générale l’état de la recherche, en sociologie, existe dans les facultés». Ce qui est problématique. «Si par exemple un chercheur ou un expert cherche des données issues de thèses de sociologie, il faut qu’il ait accès aux bibliothèques. La disponibilité des recherches en elle-même nécessite des chercheurs, qui ont de bonnes techniques de recherche. Le ministère avait promis il y a longtemps de mettre en place un répertoire des thèses, mais cela n’a pas été fait et il n’y a pas d’association de sociologues qui fait le travail nécessaire».
La gravité de cette situation a été soulignée par Shamus Rahman Khan, sociologue américain qui enseigne à Princeton. Il note: «Une grande partie de ce que nous savons sur les politiques publiques – politique sociale, politique économique, politique familiale, etc. – du Maroc est générée dans des contextes qui ne sont pas le Maroc. Les institutions internationales comme le FMI et la Banque mondiale peuvent encourager des politiques basées sur ces connaissances, mais cela pourrait ne pas être approprié à votre contexte. Des connaissances internes accrues pourraient aider à élaborer des interventions plus adaptées à la région». Mark Granovetter, professeur à Stanford, toujours aux USA, estime, lui, que : «Le Maroc a une histoire longue et complexe que les études sociologiques peuvent éclairer davantage. L’organisation du gouvernement et de la politique, la manière dont les différents groupes ethniques s’entendent ou non, l’impact de la religion, les relations du Maroc avec son ancien colonisateur, la France, sont autant de sujets, parmi tant d’autres, que les études sociologiques peuvent éclairer». Ce qui fait dire à Jamal Khalil qu’«il faut que les sociologues commencent à bien travailler et à s’investir un peu dans la société, par leurs écrits, par leurs recherches. On n’a pas besoin de grand-chose pour faire de la recherche. Si chacun faisait son travail comme il se doit, honnêtement, on n’aurait plus de problème».