Influences
Mehdi Qotbi : «Le retour de nos biens culturels permettra de raconter une histoire plurielle»
Le président de la FNM voit dans le retour des objets spoliés bien plus qu’un simple transfert matériel. Manuscrits, gravures ou fossiles racontent l’histoire plurielle du Maroc et permettront au public de connaître un patrimoine vivant, entre mémoire et identité culturelle.
Le président de la Fondation nationale des musées (FNM) revient sur le retour très attendu des trésors marocains spoliés et explique comment ces objets pourront raconter l’histoire et l’identité du Maroc au public.
La France ouvre la voie à des restitutions majeures. Quels objets, selon vous, racontent le plus le Maroc colonial et précolonial, et lesquels vous tiennent le plus
à cœur ?
Pour ma part, ce sont surtout les objets qui incarnent les différentes facettes de l’identité marocaine, qu’il s’agisse d’objets d’art, archéologiques, patrimoniaux ou géologiques (manuscrits, fossiles, gravures…). Ils racontent l’histoire d’un Maroc pluriel, où les influences arabe, amazighe, juive et andalouse se mêlent.
Je serais particulièrement touché de voir revenir les objets qui incarnent l’âme du Maroc. Leur valeur dépasse largement l’aspect matériel, car ils portent en eux une symbolique forte, profondément ancrée dans notre identité et notre mémoire collective.
Ces objets seront bientôt de retour. Comment la FNM compte-t-elle transformer leur présence en récit vivant pour le public marocain plutôt que de simplement les exposer derrière une vitrine ?
Si la FNM est appelée à présenter ces objets dans ses musées, elle poursuivra sa mission principale qui consiste avant tout à transmettre du sens à travers ses expositions. Elle peut contribuer à la réécriture de nouveaux récits, à travers des parcours muséologiques réfléchis et inclusifs, qui prennent en compte les spécificités du Maroc et la pluralité de son histoire.
C’est une forme de lecture renouvelée de notre héritage commun, l’objet devient alors un vecteur d’émotion et de connaissance. Ainsi, chaque visite est un voyage enrichissant où le public peut s’immerger dans ces récits, transformant la découverte en un dialogue vivant entre passé et présent.
La restitution pourrait enfermer ces trésors sur le sol marocain. Pensez-vous qu’il y aurait un équilibre possible entre rapatriement et visibilité internationale ? Et comment l’imaginez-vous ?
C’est une question cruciale. Un objet restitué appartient juridiquement à son pays d’origine, mais cela n’empêche pas la mise en place de collaborations internationales.
À mon sens, l’équilibre se trouve dans la possibilité de les faire voyager à travers des expositions itinérantes qui permettent au public mondial de découvrir et de comprendre l’histoire et la culture marocaines.
Ces trésors peuvent ainsi être présentés dans un cadre global tout en restant profondément ancrés dans leur contexte d’origine. L’enjeu est de créer des passerelles entre cultures, sans jamais détacher ces objets de leurs racines.
Avec des milliers d’objets potentiellement concernés, comment décider de ce qui revient en premier ? La FNM dispose-t-elle déjà d’une stratégie pour éviter chaos ou lenteur administrative ?
Je pense que ce genre de démarche requiert la constitution d’un comité d’experts, d’historiens et de spécialistes de la conservation, afin d’élaborer un plan de restitution précis. Il est également essentiel de mobiliser les ressources adéquates à chaque étape pour assurer un retour fluide et parfaitement coordonné.
Par ailleurs, toute initiative susceptible d’enrichir la collection nationale sera accueillie avec le plus grand intérêt. Notre pays connaît actuellement une véritable dynamique culturelle, portée par la vision éclairée de SM le Roi Mohammed VI, notamment à travers la mise en œuvre de grands projets muséaux, comme le futur musée national d’archéologie et des sciences de la Terre.
La FNM poursuit ses actions de restructuration des musées nationaux, par la création du label «Musée du Maroc» pour structurer, professionnaliser et aligner les institutions muséales nationales sur les standards internationaux.
Parallèlement, la Fondation continue de doter chaque ville et région du Maroc d’un musée, dans une perspective de démocratisation de l’accès à l’art et à la culture pour tous. Ces initiatives constituent autant de sources de motivation qui nourrissent notre détermination à œuvrer, chaque jour, pour la transmission de notre patrimoine.
Au-delà des musées, ces retours sont un symbole. Selon vous, quelle leçon diplomatique ou culturelle le Maroc peut-il tirer de ce geste, et comment comptez-vous en faire un événement qui marque l’histoire ?
C’est un moment symboliquement fort, qui va au-delà de la simple restitution d’objets. C’est une reconnaissance de notre histoire et de notre héritage. Cela envoie un message puissant sur la capacité du Maroc à dialoguer avec le reste du monde dans un esprit de respect mutuel et de coopération.
Ce qui ouvre la voie à une diplomatie culturelle plus équilibrée, fondée sur l’écoute, la responsabilité partagée et la valorisation des patrimoines dans leur contexte d’origine. Un tel moment historique pourrait être accompagné, par exemple, d’une grande exposition inaugurale nationale, ainsi que d’un cycle de conférences consacrées notamment à la lutte contre le trafic illicite des biens culturels.
Des programmes éducatifs destinés aux jeunes générations pourraient également être mis en place afin de les sensibiliser à la protection du patrimoine et à l’importance de sa transmission. C’est une occasion de revisiter notre histoire commune et de la partager de manière vivante et pédagogique avec le public.
C’est le moment aussi de travailler sur le transfert du savoir et du savoir-faire dans le domaine muséal. Le retour des objets implique des conditions optimales de conservation, de restauration et de mise en valeur. Cela suppose des partenariats renforcés en matière de formation, d’équipements scientifiques et d’expertise technique, afin de garantir la pérennité de ces biens patrimoniaux, ce qui peut ouvrir la voie à de nouveaux partenariats structurants.
