Influences
Le Maroc, une machine à organiser !
Hôte ambitieux et organisateur salué, le Royaume a livré une Coupe d’Afrique des nations à la hauteur des standards internationaux. Infrastructures modernes, affluences record et rayonnement médiatique inédit ont marqué cette édition. Analyse d’un tournoi à la fois abouti et révélateur.
Au 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, le Maroc a accueilli la 35e Coupe d’Afrique des nations avec une ambition claire: faire de cette CAN un événement de référence, capable de rivaliser avec les grandes compétitions internationales.
Dans un pays où le football relève autant de la passion populaire que de l’enjeu symbolique, la promesse était immense. Et, sur bien des plans, elle a été tenue.
Mais cette CAN 2025, record et spectaculaire, restera aussi comme une édition traversée de paradoxes, où l’excellence organisationnelle a parfois cohabité avec des dysfonctionnements criants et une finale sous haute tension.
Une CAN de tous les records
D’abord, il faut le dire sans détour : le Maroc a livré une CAN techniquement et logistiquement solide, à un niveau rarement atteint sur le continent.
Tout au long du tournoi, la qualité des infrastructures sportives, routières, ferroviaires et hôtelières a été unanimement saluée, notamment dans les villes hôtes : Rabat, Casablanca, Tanger, Marrakech, Agadir et Fès.
Les stades rénovés ou reconstruits (Prince Moulay Abdellah, Ibn Batouta, Marrakech, Adrar) ont offert des conditions de jeu, de sécurité et de diffusion comparables à celles observées lors des grandes compétitions FIFA.
À cette modernité s’est ajoutée une logistique de sécurité massive mais globalement maîtrisée. Dispositifs policiers, stadiers, contrôles d’accès, gestion des flux autour des fan-zones et des axes de transport : tout a été pensé pour absorber une affluence exceptionnelle.
En dehors de la finale, la quasi-totalité des rencontres s’est déroulée sans incident majeur, un point reconnu par la CAF elle-même, qui a précisé que l’organisation générale du tournoi n’était pas en cause, y compris lors des événements chaotiques du dernier match.
Cette organisation s’est appuyée sur une mobilisation populaire sans précédent. Plus de 1,1 million de spectateurs ont été recensés avant même la finale, un record historique pour une CAN !
Dans les stades comme dans les fan-zones, le Maroc a montré qu’il pouvait porter un événement continental sur la durée, renforçant son statut de candidat crédible à l’organisation de compétitions internationales majeures, notamment la Coupe du monde 2030 aux côtés de l’Espagne et du Portugal.
La CAN change de dimension
Au-delà des tribunes et de la ferveur populaire, la CAN 2025 a également marqué un tournant économique majeur dans l’histoire de la compétition. Sur le plan commercial et médiatique, cette édition s’impose comme la plus lucrative jamais organisée.
Selon les données communiquées par la Confédération africaine de football, les revenus commerciaux ont connu une hausse de plus de 90% par rapport aux précédentes éditions, portés par une stratégie de sponsoring élargie et une valorisation accrue des droits de diffusion.
Le nombre de partenaires officiels est ainsi passé de 9 lors de la CAN 2021 au Cameroun à plus de 20 sponsors et fournisseurs pour l’édition marocaine, un record absolu pour la compétition !
Cette dynamique s’est accompagnée d’une visibilité internationale inédite. Pour la première fois, l’intégralité des 52 matchs a été diffusée en clair au Royaume-Uni, tandis que les droits ont été étendus à de nouveaux marchés européens, asiatiques et nord-américains.
En Afrique et dans la région MENA, la couverture télévisuelle a atteint un niveau sans précédent, avec des dispositifs multilingues et des volumes de diffusion quotidiens jamais observés jusque-là.
Les audiences ont suivi cette montée en puissance. En Europe, la finale a réuni plusieurs millions de téléspectateurs sur les chaînes généralistes et sportives, confirmant l’ancrage progressif de la CAN dans le paysage médiatique mondial.
Une ambiance XXL
Sur le plan de l’ambiance, la CAN 2025 a tenu toutes ses promesses. Les images ont fait le tour du continent : tribunes en fusion, chants ininterrompus, tambours, chorégraphies improvisées, corps peints et drapeaux mêlés. Quand on évoquera cette édition, on se souviendra d’abord de cette ferveur populaire, rarement démentie.
Et surtout, la fête ne s’est pas limitée aux enceintes sportives. Dans 8 villes hôtes, les fan-zones officielles ont transformé places et esplanades en véritables agoras du football africain.
À Rabat, la fan-zone de l’OLM Souissi a rassemblé des milliers de personnes dès la soirée inaugurale. Ailleurs, à Casablanca, Tanger ou Agadir, cafés et rues se sont mués en tribunes à ciel ouvert.
Dans certaines villes, les supporters chantaient et dansaient dès le début de l’après-midi, donnant au tournoi des allures de festival urbain permanent.
Mais cette effervescence a parfois masqué une réalité plus dérangeante. Car derrière cette vitrine festive, la billetterie est rapidement apparue comme le talon d’Achille du tournoi. Le système numérique mis en place (billetterie dématérialisée, Fan ID obligatoire, QR code) devait garantir transparence et sécurité. Dans les faits, il a montré ses limites.
Dès les premières phases de vente, la plateforme a été saturée, empêchant des milliers de supporters d’acheter légalement leurs billets, selon de nombreux témoignages relayés par la presse marocaine et internationale. Ce blocage a ouvert un boulevard à un marché noir massif, particulièrement autour des matchs du Maroc et, surtout, de la finale.
Malgré des dispositifs de contrôle renforcés autour des enceintes, de nombreux billets ont circulé à des prix très élevés, parfois sans rapport avec les tarifs officiels, alimentant un sentiment d’injustice chez une partie du public.
Plus troublant encore, certains matchs annoncés «à guichets fermés» ont offert le spectacle de tribunes partiellement vides. Ce paradoxe (billets introuvables, stades incomplets) a mis en lumière les dérives d’un système de distribution défaillant, où des places captées en amont n’ont parfois jamais trouvé preneur dans les gradins.
Pour ceux qui étaient dans les stades, l’ambiance fut inoubliable. Pour beaucoup d’autres, la CAN s’est vécue derrière des écrans géants, avec le sentiment amer d’«avoir été exclus de la fête».
Finale sous tension
C’est dans ce climat déjà sous tension qu’a eu lieu la finale Maroc–Sénégal, rapidement entrée dans l’histoire de la compétition pour des raisons dépassant le seul cadre sportif.
En toute fin de rencontre, un penalty accordé au Maroc après recours à l’assistance vidéo a provoqué une vive contestation, entraînant la sortie temporaire des joueurs sénégalais sur instruction de leur sélectionneur.
La rencontre a alors été interrompue pendant de longues minutes, tandis que la tension montait d’un cran dans les tribunes. Ces scènes ont été accompagnées de heurts en périphérie du terrain, faisant plusieurs blessés parmi les stadiers et les forces de l’ordre.
La CAF a condamné le «comportement inacceptable» de certains joueurs et officiels, tandis que le président de la FIFA, Gianni Infantino, a dénoncé des «scènes inacceptables», appelant à des sanctions disciplinaires.
Sportivement, la victoire du Sénégal après prolongation est incontestable sur le plan réglementaire. Mais l’enchaînement des événements a relégué le football au second plan. Même Walid Regragui, sélectionneur marocain, a regretté «l’image donnée du football africain», résumant le malaise général.
Ce qui devait être l’apothéose d’un mois de fête est ainsi devenu le symbole de tensions persistantes du football continental, où la passion déborde parfois le cadre du jeu.
Cependant, la CAN 2025 restera, au final, une réussite organisationnelle majeure. Le Maroc a démontré sa capacité à accueillir un événement continental de grande ampleur, à mobiliser son peuple et à offrir une atmosphère digne des plus grandes compétitions mondiales.
«Quand on cherche un pays hôte, personne ne se propose. Les pays africains n’ont pas les moyens ni les ressources. C’est là que le Maroc propose son aide. C’est pourquoi plusieurs compétitions ont lieu au Maroc…», enfonce le clou le président de la CAF, Patrice Motsepe.
Mais elle restera aussi un rappel brutal : la modernité des stades et l’efficacité logistique ne suffisent pas à régler les fragilités structurelles du football africain (billetterie, culture du fair-play).
Le Maroc a gagné son pari d’hôte. Le football africain, lui, a encore du chemin à faire pour que ses plus grandes affiches se jouent uniquement… sur le terrain.
