Influences
Lamia Ezzouek : «Notre mission est de donner accès aux vraies données scientifiques»
Face à une information santé souvent simplifiée, déformée ou sensationnalisée, Path to Better plaide pour davantage de nuance et de transparence scientifique. Le point avec la secrétaire générale de cette «communauté citoyenne».
Path to Better se définit comme une communauté citoyenne qui souhaite «briser les filtres» autour de l’information en santé. Comment est née l’idée de créer cette communauté ?
Tout est parti d’un constat très simple. Aujourd’hui, l’information sur notre santé arrive rarement intacte jusqu’à nous. Elle est souvent simplifiée à l’extrême et sensationnalisée. D’autant que sur les réseaux sociaux, les algorithmes récompensent la peur plutôt que la rigueur scientifique. Résultat : la recommandation qui parvient, a déjà été filtrée, interprétée et simplifiée par d’autres, qui ont en quelque sorte choisi ce que vous deviez en comprendre
Face à cette infantilisation, nous avons voulu créer Path to Better. Nous ne sommes ni une entreprise commerciale, ni un organisme public. Nous sommes un collectif citoyen indépendant au Maroc. Notre mission n’est pas de dicter la morale, mais de retirer ce filtre pour que chacun accède aux vraies données scientifiques et fasse ses propres choix. Notre signature résume bien cette ambition : une meilleure information, de meilleures décisions, un meilleur chemin.
Quels sont vos objectifs et quelles sont, concrètement, les actions que vous menez sur le terrain ?
Notre objectif est de redonner du pouvoir d’action à chaque adulte. Nous partons du principe que culpabiliser les gens ne fonctionne pas. Pour changer une habitude, il faut d’abord la comprendre. Et surtout, le progrès compte plus que la perfection.
Concrètement, nous agissons sur trois leviers. Le premier est la traduction scientifique sans filtre. Nous épluchons ainsi les études internationales et les traduisons en langage clair, en disant honnêtement ce qui est prouvé, mais aussi ce que la science n’a pas encore tranché.
Le second porte sur la production de livres blancs adaptés au Maroc. Autrement dit, une étude mondiale n’a de sens que si on l’applique à notre pouvoir d’achat, à notre gastronomie et à nos réalités locales. La dernière s’articule autour d’actions de sensibilisation directe. Nous intervenons ainsi dans les universités, les entreprises et sur le digital pour apprendre aux gens à décrypter les étiquettes, démonter les fausses promesses santé et discuter de sujets complexes sans jugement.
Vous estimez que l’information liée à la santé parvient souvent aux citoyens de manière altérée ou déformée. Quels sont, selon vous, les principaux défis aujourd’hui dans le traitement des sujets de santé au Maroc ?
Le premier grand défi, c’est le ton. On oscille trop souvent entre le catastrophisme et le discours moralisateur. On dit aux Marocains « faites ceci » ou « ne faites pas cela », sans jamais expliquer les mécanismes biologiques ou psychologiques derrière nos comportements. Or, la honte crée le déni ou le rejet, jamais le déclic durable.
Le second défi, c’est l’inadéquation. Autrement dit, on calque trop souvent des injonctions occidentales impossibles à appliquer dans le quotidien marocain.
Pour changer la donne, il faut deux choses simples : faire confiance à l’intelligence des citoyens en leur donnant l’ensemble des faits, et valoriser le changement progressif. La politique du « tout ou rien » décourage. Un pas réaliste, même modeste, vaut mieux qu’une résolution parfaite intenable.
Pensez-vous que les réseaux sociaux contribuent à la désinformation en matière de santé ?
Absolument. Les réseaux sociaux fonctionnent à l’émotion, et rien ne fait plus de clics que la panique ou les remèdes miracles.
Les dégâts pour les citoyens sont donc très concrets. D’abord, une vraie fatigue mentale : à force d’entendre que tout est cancérigène ou toxique, les gens s’anesthésient et finissent par baisser les bras face aux vrais risques. Ensuite, le piège de la culpabilité : on vend aux gens des modes de vie parfaits et inaccessibles. Dès qu’ils n’y arrivent pas, ils abandonnent totalement.
Une information approximative retire aux citoyens leur capacité d’arbitrage. Quand on masque les nuances, on empêche les gens de prendre les bonnes décisions pour leur quotidien.
Parmi les sujets sur lesquels vous intervenez figurent notamment le plastique, le sucre et le tabac. Pourquoi avoir choisi ces trois thématiques en particulier ?
Parce qu’ils touchent notre quotidien immédiat au Maroc et qu’ils concentrent beaucoup de non-dits. Le tabagisme est l’un des sujets les plus complexes et difficiles. La simple condamnation morale a montré ses limites. Nous devons regarder en face les mécanismes de la dépendance et aborder sans tabou les voies pragmatiques de réduction des risques.
Le sucre, lui, fait partie de notre culture, de notre hospitalité et de notre verre de thé, mais il est aussi omniprésent dans l’alimentation moderne transformée. L’impact métabolique est immense, et le citoyen a besoin de données claires pour réajuster sa consommation sans perdre sa convivialité.
Enfin, le plastique demeure le risque invisible. Des contenants alimentaires à l’eau, il s’invite partout sans qu’on s’en rende compte.
Sur chacun de ces sujets, notre approche est la même : pas d’angoisse inutile, pas de leçons de morale, mais des preuves concrètes et des solutions graduelles.
Plus largement, comment comptez-vous renforcer la sensibilisation des citoyens et leur accès à une information fiable, complète et fondée sur des données crédibles ?
Nous sommes convaincus que la santé ne se traite pas en vase clos. Notre démarche est d’ouvrir le dialogue avec tous les acteurs de l’écosystème : le monde universitaire pour la rigueur scientifique, les écoles pour éveiller l’esprit critique des jeunes, les entreprises pour le bien-être des collaborateurs, et bien sûr l’État et le milieu associatif.
Nos leviers reposent sur la vulgarisation digitale, à travers des formats vidéo courts et percutants pour déconstruire les mythes en quelques minutes ; des publications de référence sous forme de livres blancs solides, étayés par la recherche internationale mais ancrés dans la réalité socio-économique marocaine et le dialogue direct via des rencontres et ateliers où l’on peut poser toutes les questions sans craindre d’être jugé.
Mettre les preuves sur la table, faire confiance au discernement des gens et avancer étape par étape. C’est comme cela que l’on construit un changement durable.