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Influences

IA vs création : L’intelligence «augmentée» ou simplement automatisée ?

L’intelligence artificielle s’invite silencieusement dans les métiers créatifs, de la musique à l’écriture de scénarios, en passant par la traduction audiovisuelle. À la croisée de la fascination et de l’inquiétude, elle promet de démocratiser l’accès à la création tout en redéfinissant la place de l’humain dans la production et la transmission artistique.

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L’intelligence artificielle n’est plus un concept abstrait réservé aux laboratoires de recherche ou aux discours futuristes. Elle s’est invitée au cœur des pratiques artistiques, souvent à bas bruit, parfois dans la friction.

C’est précisément ce télescopage entre création et technologie qu’a voulu mettre en scène Afric’Artech, dont la première édition s’est ouverte sous le thème «Augmented Humanity, Africa at the crossroads of Art and Technology».

Pensé comme un espace de circulation entre disciplines, générations et territoires, l’événement revendique une ambition claire : faire dialoguer l’art, la culture et les technologies émergentes, non comme des mondes concurrents, mais comme des forces appelées à se recomposer.

«C’est une plateforme de rencontre entre la technologie, l’art et la culture. C’est un pont entre les jeunes porteurs de projets et les fondations pour justement créer cette plateforme de rencontre et d’expérimentation, mais aussi de transmission», explique Mounia Arezki Sayagh, fondatrice d’Afric’Artech.

La programmation, volontairement hybride, mêle conférences académiques, masterclass, interventions d’artistes et projets collaboratifs, à l’image du hackathon organisé avec les Beaux-Arts et plusieurs écoles d’ingénieurs marocaines spécialisées en intelligence artificielle.

En 48 h, des équipes mixtes ont conçu des prototypes à la croisée des langages visuels, algorithmiques et narratifs, révélant autant d’enthousiasme que de questionnements sur l’avenir des métiers créatifs.

Saturation
Car derrière l’élan prospectif et l’optimisme affiché, un moment précis de la cérémonie d’ouverture est venu fissurer le consensus. Lors de la projection d’une étude consacrée à l’intelligence artificielle, une séquence dédiée à l’apprentissage musical assisté par IA nous a particulièrement interpellés.

Non pas parce que la technologie semblait balbutiante, mais parce qu’elle se montrait déjà opérationnelle, fluide, presque évidente. Des logiciels fondés sur l’IA peuvent désormais composer, analyser et corriger des séquences musicales, et simuler un apprentissage adapté au niveau de l’élève.

Cette automatisation interroge frontalement le rôle des formateurs et la place de l’humain dans la transmission artistique.

La portée de cette interrogation se révèle pleinement à l’échelle de l’industrie musicale. Selon Deezer, près de 28 % des morceaux déposés chaque jour sur les plateformes de streaming seraient désormais générés par intelligence artificielle, alimentant un flux continu de titres difficilement identifiables à l’écoute.

Certaines formations suivies par des centaines de milliers, voire plus d’un million d’auditeurs, comme The Velvet Sundown, sont soupçonnées d’être entièrement issues de systèmes génératifs.

À l’heure où les plateformes débordent de morceaux produits à la chaîne, l’IA ne se contente plus de composer : elle impose progressivement des normes esthétiques, des formats et des standards qui rejaillissent sur l’apprentissage lui-même.

Lorsque les algorithmes fabriquent la musique et en organisent la transmission, le risque n’est plus seulement pédagogique mais culturel: celui d’une création réduite à la reproduction optimisée de modèles existants, au détriment de l’erreur, de l’écart et de l’expérience humaine.

L’enthousiasme suscité par ces outils se charge alors d’une ambiguïté nouvelle. Des plateformes comme AIVA ou OpenAI MuseNet sont déjà capables de composer des pièces dans des styles variés, d’analyser des partitions complexes et de proposer des exercices pédagogiques personnalisés. Pour certains, ces technologies démocratisent l’accès à l’apprentissage artistique.

Pour d’autres, elles annoncent une standardisation des formes, voire une dévalorisation du geste créatif et de la relation maître-élève. La question n’est pas seulement de savoir si l’IA peut créer, mais si elle peut transmettre sans appauvrir ce qui fait la singularité d’un parcours artistique.

Précarité
La musique n’est pourtant qu’un terrain d’expérimentation : cette logique d’optimisation algorithmique gagne désormais d’autres secteurs créatifs, de l’écriture de scénarios à la traduction audiovisuelle.

À Hollywood, la grève historique des scénaristes en 2023, menée par la Writers Guild of America, a mis en lumière la crainte d’une marginalisation progressive des auteurs face à des outils capables de générer synopsis, dialogues et arcs narratifs en quelques secondes.

Les scénaristes ne dénonçaient pas seulement une menace technologique abstraite, mais une réalité économique : l’utilisation d’IA génératives pour réduire les coûts d’écriture, affaiblir les droits d’auteur et transformer le travail créatif en simple supervision de machines.

Les accords conclus à l’issue de la grève reconnaissent explicitement que l’IA ne peut être créditée comme auteur et que son usage doit rester encadré, preuve que la question n’est plus théorique mais contractuelle.

Dans le champ de la traduction audiovisuelle, la mutation est tout aussi brutale. Longtemps perçue comme un bastion de l’expertise humaine, la traduction est désormais concurrencée par des systèmes capables de produire en quelques secondes des sous-titres multilingues synchronisés, à un coût dérisoire.

Plusieurs études professionnelles, notamment celles relayées par la Fédération internationale des traducteurs, soulignent une baisse des rémunérations et une pression accrue sur les délais, les traducteurs étant de plus en plus cantonnés à un rôle de post-édition de textes générés par machine. La promesse d’efficacité masque mal une précarisation progressive, où la qualité linguistique et culturelle devient une variable d’ajustement.

Tensions
Ce débat trouve un écho particulier chez certains acteurs des industries culturelles et créatives, confrontés à l’irruption rapide de l’intelligence artificielle dans leurs pratiques quotidiennes.

Loin d’un rejet frontal de la technologie, beaucoup défendent plutôt une approche dite d’«intelligence augmentée», où l’outil algorithmique reste subordonné à l’humain, à sa sensibilité et à sa capacité de décision. Une vision qui a affleuré lors d’Afric’Artech, non comme un discours dominant, mais comme l’un des fils conducteurs ayant traversé certaines prises de parole.

Présent lors de l’événement, Othmane Cherif Alami, président du Conseil régional du tourisme Casablanca-Settat et président d’honneur d’Afric’Artech, a ainsi insisté sur l’usage stratégique de l’IA dans la collecte et l’analyse de données, tout en soulignant la nécessité d’un pilotage humain.

«L’intelligence artificielle augmentée par l’humain sera au cœur de ce dispositif», affirme-t-il, en référence notamment à l’Observatoire régional du tourisme et à l’analyse des flux et des perceptions liés à la destination Casablanca. Une approche qui, transposée au champ culturel, interroge moins la performance technologique que la gouvernance de ces nouveaux outils.

Cette insistance sur l’augmentation plutôt que sur la substitution révèle une ligne de fracture essentielle. L’intelligence artificielle n’est plus seulement un outil de création : elle devient un acteur économique à part entière, capable de redessiner les chaînes de valeur et les rapports de force.

Là où elle est présentée comme un soutien, elle peut aussi devenir un levier de rationalisation, voire de suppression progressive de postes. Les artistes, scénaristes, traducteurs ou formateurs ne s’opposent pas tant à la technologie elle-même qu’aux logiques de déploiement qui l’accompagnent, souvent décidées sans concertation, au nom de la productivité et de l’optimisation des coûts.

Enfin, Afric’Artech apparaît moins comme une réponse que comme un révélateur. L’événement a surtout permis de rendre visibles des tensions déjà à l’œuvre : les choix opérés aujourd’hui autour de l’IA pèseront lourdement sur la place accordée aux créateurs demain, entre promesse d’émancipation et risque de marginalisation silencieuse.

La question qui demeure, et que la séquence sur l’apprentissage musical par IA a rendue impossible à esquiver, est celle du sens. Créer, transmettre, traduire ou écrire ne relèvent pas uniquement de la compétence technique, mais d’une expérience située, d’un rapport au monde et aux autres.

L’intelligence artificielle peut en reproduire certaines formes, parfois avec une efficacité déconcertante. Reste à voir si, à force d’optimiser, elle ne finira pas par éroder ce qui fait la valeur unique de l’art : sa résistance à la standardisation.