Culture
Expo : Rideau levé sur le Saint Laurent secret
Avant d’habiller la rue et les podiums, Yves Saint Laurent avait appris à vêtir la scène. À Marrakech, le musée qui lui est consacré choisit de remonter ce fil souvent resté dans l’ombre, en déplaçant le regard du terrain balisé de la mode vers celui, plus risqué, du théâtre, du ballet et du music-hall. Avec «Yves Saint Laurent en scène», l’institution révèle un créateur pour qui le costume n’avait jamais été une simple parure, mais un outil dramatique, un langage du corps et une manière de penser le mouvement.
Au musée Yves Saint Laurent de Marrakech, il ne s’agit pas cette fois d’ajouter une strate de célébration à un mythe déjà bien installé. Avec Yves Saint Laurent en scène, présenté jusqu’au 5 janvier 2027, le musée opère un déplacement plus discret mais autrement plus fécond : sortir le couturier de la vitrine de la mode pour le replacer dans l’espace du théâtre, là où le vêtement cesse d’être une fin pour devenir un moyen. Un geste muséal rare, presque politique, tant l’œuvre de Saint Laurent reste longtemps lue à travers le seul prisme de la haute couture, au détriment de cette part essentielle de son travail : son dialogue constant avec les arts de la scène.
Ce choix, assumé par le musée, marque une rupture nette avec les expositions précédentes. Comme le souligne son directeur Alexis Sornin, c’est la première fois depuis l’ouverture de l’institution en 2017 qu’une exposition ne traite pas directement de la mode ou du prêt-à-porter, mais des relations de travail qu’Yves Saint Laurent entretenait avec le théâtre, le ballet et le music-hall. Ce glissement de focale permet de redonner toute sa place à un Saint Laurent moins attendu, moins spectaculaire peut-être, mais infiniment plus révélateur : celui qui comprend très tôt que le costume ne sert pas à embellir la scène, mais à la rendre possible.
Le parcours s’ouvre logiquement sur la jeunesse oranaise du créateur, là où tout a commencé. En 1950, à treize ans, Yves Mathieu-Saint-Laurent assiste à Oran à une représentation de L’École des femmes de Molière, mise en scène par Louis Jouvet dans des décors et costumes de Christian Bérard. Cet instant, souvent évoqué mais rarement incarné avec autant de justesse, apparaît ici comme un véritable point de bascule. Saint Laurent garde le souvenir d’une révélation absolue, d’une émotion fondatrice qui oriente durablement son imaginaire. À partir de ce choc esthétique, la scène devient pour lui un territoire presque mystique, capable de transformer le réel, d’en suspendre les lois et d’ouvrir, ne serait-ce qu’un instant, un espace d’évasion et de merveille.
Corps et décor
Cette fascination prend corps dès l’adolescence dans les maquettes de son Illustre Théâtre : décors miniatures en carton, silhouettes découpées et habillées de tissus de fortune, mises en scène domestiques jouées devant un cercle familial restreint. Loin d’un simple jeu d’enfant, ces expérimentations révèlent déjà une compréhension aiguë de la perspective, du mouvement et du rôle psychologique du costume. Le dessin y occupe une place centrale : traits sûrs, visages à peine esquissés, vêtements minutieusement détaillés, parfois rehaussés de poudre d’argent pour faire vibrer les blancs. Tout indique, pour Saint Laurent, que le vêtement n’existe jamais sans le corps qui l’habite ni sans l’espace scénique qui lui donne sens.
En suivant cette chronologie intime, l’exposition montre comment le futur couturier apprend très tôt à distinguer deux métiers que tout semble pourtant rapprocher. Sur scène, Saint Laurent sait qu’il doit oublier la séduction immédiate de la mode. Le costume n’est pas là pour flatter l’œil, mais pour construire un personnage, soutenir un geste, accompagner une voix. Cette rigueur, ce refus du hasard expliquent sans doute pourquoi il est capable de créer, pour le théâtre, le ballet ou le music-hall, des costumes parmi les plus audacieux de son temps, sans jamais sombrer dans l’effet décoratif gratuit.
À mesure que le parcours avance, la scène devient un laboratoire grandeur nature. Des premières collaborations avec Roland Petit pour Cyrano de Bergerac en 1959 aux grandes productions de l’Opéra de Paris, des mises en scène de Jean-Louis Barrault aux textes de Marguerite Duras, Yves Saint Laurent impose une vision singulière du costume scénique. Il y cherche le mouvement avant la ligne, la liberté avant la forme, la vérité psychologique avant l’élégance. Les pièces exposées, issues notamment des collections de la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent et de prêts institutionnels majeurs, rendent tangible cette exigence constante.
Scène sur mesure
Ce dialogue permanent avec le spectacle vivant éclaire également d’un jour nouveau l’ensemble de son œuvre. L’exposition révèle combien les créations pour la scène nourrissent, en retour, ses collections de mode. Les influences de Léon Bakst, figure tutélaire des Ballets russes, traversent aussi bien les costumes de ballet que les défilés emblématiques, jusqu’à la célèbre collection Opéra – Ballets russes de 1976. La frontière entre la scène et la ville se brouille alors volontairement : la mode devient un théâtre portatif et le théâtre une source inépuisable de renouvellement formel.
Cette lecture perdrait cependant de sa force sans le grand travail confié à Jasmine Eusebi et Stephan Janson. Pensée en étroite collaboration avec ces commissaires, la mise en espace évite l’écueil de la présentation statique. Dessins, textiles, photographies, vidéos et archives dialoguent dans un parcours fluide, conçu comme un décor à part entière. La lumière, les volumes et la circulation donnent aux objets une épaisseur narrative, rappelant que le théâtre, comme l’exposition, se pense en mètres cubes autant qu’en mètres carrés.
Yves Saint Laurent en scène donne à voir le portrait d’un créateur plus complexe, plus fragile aussi, que l’icône figée de la mode ne le laisse supposer. On y comprend mieux comment cet homme discret savait habiller des figures aussi diverses qu’Arletty, Edwige Feuillère, Maria Callas, Zizi Jeanmaire, Sylvie Vartan ou Johnny Hallyday : il connaissait intimement les vertiges de la scène, ses artifices, ses nécessités. Loin de réduire Saint Laurent à son génie couturier, l’exposition le restitue dans toute son humanité créative, celle d’un artiste pour qui le costume est toujours un acte dramatique avant d’être un objet de désir.
