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Culture

Portrait Brahim El Mazned. Le passeur qui ne rate jamais une note

Il court après les festivals, multiplie les anthologies, fait voyager les Chikhates et les Rrways… Cet activiste culturel hyperactif a fait de la sauvegarde des musiques populaires marocaines une urgence. Un militant discret, mais incontournable, décoré par la France et adulé par ses pairs, qui ne sait toujours pas dire non à un projet. Une vie à dire oui, toujours oui, à tout ce qui fait vibrer.

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Né à Essaouira, bercé par les vents atlantiques et les voix des Rrways qu’on captait sur les vieilles radios familiales, Brahim El Mazned a grandi dans un Maroc en pleine mutation.

La famille migre vers Agadir, et le gamin se retrouve happé par la bande-son des années 70-80 : Haj Mohamed Demsiri, Fatima Tihihit, Nass El Ghiwane, Jil Jilala, mais aussi Fayrouz et David Bowie. «Les années 80, c’était l’âge d’or de la musique», raconte-t-il.

«On était attachés à nos expressions locales mais ouverts au monde, peut-être plus qu’on ne l’est aujourd’hui». Dans sa chambre, le jeune Brahim zappe sans complexe de la poésie amazighe au glam rock, de la chanson arabe à la pop française.

Très vite, l’étudiant qu’il devient prend goût à l’action culturelle. Ciné-club, ateliers, ONG, rencontres improbables avec des artistes de tout poil. Puis les routes: d’abord les villages du Maroc profond, pour aller chercher les traditions au plus près, puis presque cent pays traversés à l’affût d’autres sons. «J’ai rencontré à l’étranger des passionnés de leur culture.

Ça m’a fait prendre conscience de l’incroyable diversité qu’on avait aussi chez nous». Chez El Mazned, le mot-clé est là : diversité. Il le prononce à tout bout de champ, comme d’autres disent «urgence».

Sauf qu’il a un défaut, confesse-t-il en riant : il ne sait pas dire non. Résultat : une vie entière à courir après des projets, des festivals, des résidences, des compilations, des disques.

Une boulimie culturelle qui ferait passer un marathonien pour un dilettante. «Partager», insiste-t-il encore. Partager tout : expériences, savoirs, archives, scènes.

C’est cette obsession qui le mène, en 2017, à publier l’Anthologie de l’Aïta, dix CD et deux livrets pour sauver la mémoire des Chikhates et Chioukhs. Enregistrée avec plus de 200 musiciens, cette somme monumentale décroche le prix Charles Cros.

Puis, en 2020, il remet ça avec l’Anthologie des Rrways, hommage aux bardes amazighs itinérants… «L’oubli ne menace pas que l’Aïta, mais toutes nos musiques populaires. Il ne suffit pas d’enregistrer, il faut leur donner vie».

Chez lui, la sauvegarde du patrimoine n’a rien de muséal. Elle se veut combustible pour le présent. D’où sa fierté de voir de jeunes artistes samplant un rythme d’Aïta ou remixant les Rrways. «C’est une mine extraordinaire pour les générations futures». Le garçon d’Essaouira s’est ainsi mué en archiviste passionné, mais aussi en stratège : il sait qu’une tradition n’existe que si elle circule.

La symphonie El Mazned
Depuis 2004, il pilote le Festival Timitar à Agadir, devenu un rendez-vous incontournable des musiques du monde, où la culture amazighe joue les têtes d’affiche devant une marée de spectateurs.

Dix ans plus tard, il mit sur orbite à Rabat Visa For Music, premier marché professionnel des musiques d’Afrique et du Moyen-Orient. Objectif : casser la dépendance à l’Occident.

«Ça fait plusieurs années que je fréquente les marchés de la musique en Europe. Ce qui m’a gêné, c’est la façon dont on maintenait les artistes africains dans la précarité. Et puis, en Occident, on n’invitait que ceux dont la biographie cochait les cases “pauvreté”, “guerre”, “trauma”.

Comme si la créativité africaine devait forcément passer par la misère. Moi je voulais montrer autre chose : des artistes heureux, talentueux et pas forcément précaires».

De festivals en conférences, d’ateliers en disques produits, El Mazned s’est imposé comme un activiste culturel global. Il a formé, conseillé, exporté, enregistré et accompagné.

Son carnet d’adresses compte autant de ministres que de musiciens tatoués. En Mauritanie, il a aidé à structurer un festival. Au Gabon, il a poussé à la création d’un bureau d’export.

Partout, il parle d’«économie musicale Sud-Sud», un mantra répété avec la foi d’un missionnaire. «Mon objectif, c’est de créer des passerelles entre l’Afrique du Nord, l’Afrique subsaharienne et le monde arabe», résume-t-il.

Discret par tempérament, mais hyperactif par nécessité, il a fini par devenir incontournable. Au point qu’en février 2025, la ministre française de la Culture, Rachida Dati, lui a remis les insignes d’Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres à Rabat. Une reconnaissance internationale de plus, après celles venues de Sharjah ou de l’Académie Charles Cros.

Et pourtant, il ne donne pas l’impression de se reposer. Toujours cette fébrilité tranquille, ce besoin de programmer, organiser, transmettre. Toujours cette envie de «donner vie» aux musiques populaires du Maroc, de faire entendre les voix des Chikhates ou des Ṛṛways au-delà des frontières.

Comme si le temps pressait. Comme si, derrière chaque festival ou chaque coffret, il y avait une urgence : sauver les trésors vivants d’un pays qui, sans lui, risquerait de les laisser filer dans le silence.


Brahim El Mazned
• Né en 1967 à Essaouira
• Entrepreneur culturel
• Associé de l’Agence culturelle ANYA
• Directeur fondateur de Visa For Music
• Directeur artistique du Festival Timitar…