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Culture

Passe à table – EP 1. Nabil Ayouch & Maryam Touzani se livrent face caméra

Leur vision du cinéma, leur travail ensemble, leur vie de couple… les tourtereaux du cinéma nous racontent tout dans ce nouveau concept des interviews de La Vie Eco…

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Le couple le plus glamour et le plus connu du cinéma marocain a accepté de passer «À la table de La Vie éco», un nouveau concept d’interview-vidéo qui prend forme dans un restaurant. Un cadre intime et non moins apaisant qui a encouragé Nabil Ayouch et Maryam Touzani à parler de cinéma évidemment, des difficultés qu’il rencontre et de ses potentialités. Ils nous ont confié également leur parcours, leur vie à deux ainsi que leurs projets à venir.

Le Maroc a traversé une épreuve terrible avec ce séisme du 8 septembre. Comment avez-vous vécu cette nuit d’effroi ? Et comment vous êtes-vous mobilisés ?
Nabil Ayouch : Nous l’avons vécue avec stupeur et sidération. Nous n’avons pas compris ce qu’il se passait, comme beaucoup de gens. Dès que nous l’avions assimilé, nous avons pris notre enfant et sommes sortis de la maison, en espérant qu’il n’y ait pas d’autres secousses. Ma mère était dans la région cette nuit-là, à une quarantaine de kilomètres de l’épicentre, et le plus dur à vivre émotionnellement est de ne réussir à avoir de ses nouvelles qu’au lendemain à 8h du matin. Du reste, nous avons essayé de nous mobiliser Maryam et moi de façons différentes. D’abord, à titre individuel, puis de manière plus globale avec la Fondation Ali Zaoua et les six centres culturels répartis dans le pays. Pour celui de Marrakech, nous sommes en train de mettre en place des programmes pour les enfants des onze orphelinats de la région. Notre ambition est de leur donner un peu d’espoir à travers l’art et la culture.

Comment le cinéma et les cinéastes peuvent atténuer la souffrance des sinistrés ? Est-ce que cette catastrophe naturelle avec toutes ses conséquences ne peut-elle pas inspirer des films ?
Maryam Touzani : Atténuer la souffrance, cela serait trop dire. Nous ne pouvons qu’être compatissants, ressentir cette douleur et la partager. Je pense aussi que tout ce que nous traversons dans la vie nous marque et peut ressortir de manière créative, à travers un film ou un roman ou toute autre forme d’expression.

En parlant de films, Maryam, vous avez réalisé deux longs métrages et êtes devenue une des réalisatrices marocaines les plus vues, que ce soit ici ou à l’étranger. Peut-on dire qu’il existe un cinéma de femmes au Maroc ?
M.T. : Depuis des décennies, des femmes ont marqué l’histoire de ce 7e Art et y ont beaucoup apporté. Le cinéma pour moi est humain. Il n’est ni masculin ni féminin. J’aime sentir que je fais du cinéma tout simplement, sans être mise dans une certaine catégorie, avec ma sensibilité de femme certes, mais qui ne va aucunement me définir.

Nabil, vous êtes un détecteur de talents. On peut citer Hicham Lasry et Yassine Fennane. Est-ce que Maryam fait partie de vos découvertes ?
N.A. : Maryam est ma plus grande découverte, et ce n’est pas que de l’amour. Son talent m’a directement sauté aux yeux. Quand j’ai rencontré Maryam, j’ai immédiatement senti cette humanité et cette façon très particulière qu’elle avait de regarder le monde. D’ailleurs, elle l’a prouvé avec ses films. À mon sens, ce qu’elle fait lui ressemble complètement.

Maryam, restons sur ce combo amour/cinéma. Auriez-vous rencontré et aimé Nabil s’il n’y avait pas cet art ?
M.T. : Je ne croyais pas au destin, jusqu’à ce que je rencontre Nabil. Je l’ai aimé avant de le connaitre, en visionnant le film Ali Zaoua alors que j’étais étudiante à l’étranger. J’étais tombée amoureuse de l’être derrière le film, sans savoir qui il était, ni même chercher à savoir. Quand je l’ai rencontré, tout s’est confirmé.

 

 

En quoi votre rencontre a-t-elle influencé votre cinéma respectif ? Pouvez-vous travailler sur le même projet ? Une coréalisation peut-être ?
N.A. : On y pense depuis plus d’une année, pour ne rien vous cacher. Nous étudions un projet en particulier, personnel, intime qu’on réaliserait tous les deux… Je ne peux pas vous en dire plus.
M.T. : Nous ne nous sommes jamais projetés pour faire un projet à deux. Les choses se sont faites naturellement comme c’est le cas du premier film que nous avons co-écrit. Pareil pour ce désir de coréalisation qui s’est installé également de manière évidente.

Nabil, en plus d’être cinéaste, vous êtes un entrepreneur culturel très actif sur le plan social avec la Fondation Ali Zaoua. Comment conciliez-vous ces différentes casquettes ? Est-ce important pour votre inspiration ?
N.A. : Lorsque j’ai décidé de rentrer au pays, mon ambition était d’apporter ma pierre à l’édifice art-culture au Maroc. Je ne concevais pas de faire des films sur des sujets qui m’interpellent sans qu’il y ait un prolongement. Cela s’est manifesté par exemple avec la Fondation Ali Zaoua créée en 2009 et ces 6 centres culturels.
Mon souhait est également de reproduire le modèle de mon enfance, quand je fréquentais à Sarcelles, la ville où je suis née et j’ai grandi, la Maison de la jeunesse et de la culture. Elle m’a apporté ce regard sur le monde à travers les arts et la culture que j’ai envie de transmettre à la jeunesse marocaine. Je ne peux qu’être fier et ému de l’impact de nos centres sur cette population.

Vous avez montré un certain nombre de tabous dans vos films. Vous considérez-vous comme un cinéaste militant ?
N.A. : Je pense que je suis un cinéaste définitivement engagé dans les causes qui m’intéressent qui sont d’ordre social notamment, en plus d’être furieusement conscient de l’environnement dans lequel je vis et ressens des injustices sociales. Mon objectif n’est nullement de briser les tabous, mais plutôt de donner une voix et un visage à ces injustices. Quand je fais un film, mon envie est de me sentir porté par son histoire, dont les personnages répondent à tout ce qui me bouleverse et me hante depuis que j’ai ouvert les yeux. C’est probablement lié à mon vécu…

«Le Bleu du caftan», le dernier film de Maryam, a plus marché à l’étranger qu’au Maroc. Une explication ?
M.T. : Ça, il faut le demander au producteur…
N.A. : Il y a des sujets auxquels le public marocain est rétif. Donc, ce n’est certainement pas dû aux qualités exceptionnelles du film dont le succès à l’étranger n’a été réalisé par aucun film marocain auparavant. Avec 44 prix remportés dans différents festivals, il a également connu un succès commercial puisqu’il a réuni 500.000 spectateurs de par le monde. Actuellement, il est positionné comme étant le meilleur film en France sur «AlloCiné».

Nabil, vous qui êtes dans le domaine depuis plus de trente ans, pouvez-vous nous dire de quoi manque le cinéma marocain ? …de moyens, d’idées, de liberté, d’un meilleur cadre administratif, de tout cela à la fois ?
N.A. : D’abord, il manque un directeur à plein temps du Centre cinématographique marocain (CCM) qui est un véritable organisme de gestion et de facilitation. Ensuite, le cinéma marocain a besoin d’un marché. Le nôtre est étroit et ne peut se développer seulement avec des subventions publiques. Il faudra intéresser les investisseurs privés pour offrir aux artistes davantage de moyens pour croître et s’exporter.
C’est malheureux de se retrouver avec une quarantaine de salles de cinéma dans tout le Maroc alors qu’il en existait environ 350 dans les années 70. Même avec le peu de moyens dont dispose le cinéma marocain, il est en train d’exploser. À Cannes par exemple, le festival a compté, cette année, quatre films marocains dans quatre sections différentes. En plus, le jury a accueilli une femme marocaine parmi ses membres, qui est Maryam Touzani. C’est dire que le cinéma marocain est en train de connaitre un essor important et la nouvelle génération est là pour le prouver.

Beaucoup appellent à une réforme du CCM et du système d’aide à la production. Qu’est-ce qu’il y a à changer dans cette institution et dans le mécanisme d’avance sur recette ?
N.A. : De nouveaux textes législatifs régissant l’industrie du cinéma sont en cours d’adoption. Il faut dire que le fonds d’aide a une utilité qui a été prouvée depuis 30 ou 40 ans. Cela dit, il est nécessaire de rajouter certains ingrédients pour davantage de fluidité. Aujourd’hui, énormément de talents émergent d’année en année et démontrent que le cinéma marocain est capable de s’exporter et que l’État a eu raison de soutenir. Il faut donc continuer à le promouvoir et lui donner le maximum d’espace de liberté.

Le marché est étroit comme vous dites, même pour celui de la télévision. Vous qui êtes aussi producteur de séries à succès, comment voyez-vous l’évolution de ce marché audiovisuel ?
N.A. : La télévision s’implique beaucoup dans le cinéma puisqu’elle finance une partie des films marocains. Mais, les chaînes nationales ont besoin d’être soutenues. Alors que le cahier des charges est très épais, les moyens en face sont insuffisants. Malgré cela, les audiences atteignent jusqu’à 80%, du jamais vu ailleurs ! Il faut donner davantage de moyens aux chaînes marocaines, notamment à 2M, pour se développer et porter la voix de la création marocaine.

Maryam, vos deux longs métrages ont été produits par votre époux. Est-ce plus facile de faire du cinéma quand on se réveille tous les matins aux côtés de Nabil Ayouch ?
M.T. : Nabil est une source d’inspiration au quotidien. Il me donne envie d’aller chercher des choses en moi et de parvenir à les exprimer. En tant que producteur, il m’a toujours soutenu pour pouvoir faire les films que je voulais. Cela dit, Nabil est une personne très exigeante et ne fait pas de cadeau. Mais, il ne lésine pas sur les moyens pour m’accompagner et protéger ma créativité.

Vous avez tourné deux courts métrages en France, révélant au passage de jeunes «inconnus», comme Jamal Debbouze… Comptez-vous retourner «là-bas», après plus de 30 ans au Maroc ?
N.A. : Je me suis souvent posé la question. Sauf que le Maroc m’inspire. Il a une âme exceptionnelle que je n’ai rencontrée nulle part ailleurs. Et c’est pour cette raison que tous mes films prennent racine ici.

Vous aviez évoqué un projet de réalisation commun, y a-t-il d’autres projets en respective ?
N.A. : En effet. Maryam est en train d’écrire son prochain film qui sera tourné l’année prochaine. Pour ma part, j’ai terminé le mien au mois de mai et il devra sortir en 2024. Ça va chanter, danser et pas seulement.

Une certaine frange de l’opinion attend les productions de Nabil Ayouch avec un «couteau aiguisé», prête à les éreinter les yeux fermés ou presque… ? Comment le vivez-vous ?
N.A. : Je ne fais pas du cinéma pour plaire, mais pour être entendu et, si possible, compris. Ce n’est pas toujours le cas. Avec «Much Loved», le lien était sur le point de se rompre s’il n’y avait pas cet amour qui me lie au public marocain. Ici comme ailleurs, plusieurs personnes préfèrent éviter les sujets qui fâchent.
M.T. : Je vis ça assez sereinement. Je connais les raisons profondes pour lesquelles Nabil fait ses films. Pour «Much Loved», c’était une vraie injustice. Mais j’étais sûre que le jour viendra où on comprendra.

Vous attendiez-vous à autant de polémique ?
N.A. : Certainement pas. Quand on fait ce cinéma, on est forcément animés par une dose d’inconscience et je n’ai pas envie d’être conscient des risques ou des dangers. J’ai envie d’être sincère.


Pour le cinéma et pour la vie

Nabil Ayouch entame sa carrière dans le cinéma au début des années 1990 avec le court métrage “Les Pierres bleues du désert”. En 1997, il fait une entrée fracassante dans les longs métrages avec “Mektoub”. Film après film, il rafle des prix, suscite des polémiques ou subit l’interdiction de diffusion au Maroc, à l’instar de “Une minute de soleil en moins” ou encore “Much Loved” qui lui ont valu interdiction et critiques à n’en plus finir. Touché essentiellement par les causes sociales du pays, il se dit inconscient des dangers et risques que ses films peuvent provoquer…et a surtout envie d’être sincère.
Maryam Touzani avec qui il partage sa vie mais aussi sa passion est une mordue d’écriture qui plonge rapidement dans le cinéma après des études de journalisme à Londres. Deux courts métrages suivis de deux longs, elle fait un carton ici et ailleurs. Actrice, scénariste, mais aussi réalisatrice, Maryam emboîte le pas à son mari et remporte plusieurs consécrations également. Son tout dernier “Le Bleu du Caftan”, produit par Nabil, a cumulé 44 prix dans différents festivals.
Ils continuent de travailler à deux, main dans la main, «sans jamais le prévoir auparavant», faisant des envieux, tant en talent qu’en amour.


A table

Vous êtes plutôt thé ou café ?
M.T. : Les deux, thé au début et café ensuite
N.A. : Café

Votre plat préféré ?
N.A. : On a des goûts très éclectiques On aime beaucoup la cuisine japonaise et italienne. Je dois avouer un petit faible pour le couscous.

La recette que vous réalisez le mieux ?
N.A. : Maryam cuisine très bien mais pas souvent.
M.T. : Des plats italiens surtout, puisque Nabil adore la cuisine italienne.

Vous êtes plutôt adepte de dîners copieux ou juste un petit fruit ?
N.A. : et M.T. : diner copieux

N’abuse-t-on pas un peu dans le budget catering des films ?
M.T. : Ce n’est jamais assez
N.A. : Ce sont de fausses économies que de vouloir réduire certains budgets comme le catering.