Culture
Mustapha Idbihi : «J’ai fait jouer Nass El Ghiwane et Najat Aâtabou à l’Olympia !»
Véritable boîte noire, cet “artiviste” a permis à de nombreux groupes marocains et maghrébins de se faire connaître à l’international, et plus particulièrement en France. Entretien avec un militant culturel.
En 1968, le jeune Mustapha Idbihi quitte le quartier Derb Soltane de Casablanca et embarque vers la France où il ne compte pas s’éterniser, puisqu’il est déjà inscrit dans une école en Belgique. Ratant de peu la date de la rentrée, il doit patienter jusqu’à la saison suivante et décide alors de rester à Paris en cette année marquée par de grands bouleversements politico-sociaux en France.
Le jeune Idbihi, un garçon instruit et doté d’un tempérament débrouillard, ne tarde pas à se faire embaucher par la célèbre usine Renault Billancourt. En parallèle, il s’adonne à la photographie et fait office d’écrivain public pour ses camarades maghrébins. Son dynamisme et cette énergie le mènent vers des activités syndicales dès l’année 1970.
Dans ce contexte, il réussit à convaincre la CGT d’accepter dans ses rangs les ressortissants marocains, et plus généralement maghrébins. Au-delà du militantisme syndical, il œuvre également en faveur de ses compatriotes à travers l’action culturelle. Passionné par l’art marocain en général et la musique en particulier, il réussit à se frayer un chemin, archivant et gardant en mémoire jusque dans les moindres détails de nombreux événements et autres anecdotes.
Expliquez-nous d’abord comment êtes-vous passé de l’activisme syndical à un militantisme culturel ?
Au début de l’année 1971, le théâtre de l’Ouest parisien Boulogne-Billancourt était administré par un certain Mohamed Boudia. Il s’agit de l’un des fondateurs du FLN algérien. En même temps, il était le représentant de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Paris. En quelque sorte, Boudia alternait entre politique et théâtre. C’était un ami de feu Tayeb Saddiki qu’il allait aider à organiser une tournée avec deux pièces de théâtre. A cette occasion, j’ai rencontré Omar Sayed et Boujmii que je connaissais déjà à Casablanca et qui faisaient partie de la troupe Saddiki. Durant tout le temps qu’a duré la tournée, je suis resté avec ces deux futurs membres fondateurs du groupe Nass El Ghiwane.
Ce fut le premier spectacle sous ma supervision. De retour au pays, le duo forme le groupe qui deviendra une légende. Toujours en 1971, et à l’occasion de l’Aid Al-Adha, le Comité d’entreprise à Renault organise une fête rassemblant tous les musulmans. Le responsable prend donc contact avec l’Amicale algérienne qui, soit dit en passant, était beaucoup plus importante que l’ambassade d’Algérie en France. Et c’est le président de l’Amicale algérienne qui leur a alors proposé d’inviter la chanteuse libanaise Sabah et le chanteur marocain Abdelwahab Doukkali pour cette fête. Bien entendu, j’y étais présent et comme je suis amateur de photographie, j’allais sacrifier tout mon salaire dans l’achat d’un appareil photo pour l’occasion.
C’est à l’issue de cette fête que vous alliez vous lancer dans l’univers des manifestations culturelles ?
La première fois que j’ai organisé des festivités de A à Z, c’était à l’occasion de la fête de l’Indépendance. Deux amis m’ont accompagné dans cette démarche : un violoniste, Miloud Noumil, et un flûtiste, Abdelhamid Hamaoui. Quelque temps après, Omar Sayed des Ghiwane me contacte par courrier et m’indique un numéro où le joindre.
En 1973, et dans le cadre d’une activité artistique et culturelle, j’ai organisé un événement où se sont produits Nass El Ghiwane, Rabeh Deriyassa et Ahmed Hamza, représentant respectivement le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Le spectacle, qui a eu lieu dans un stade de football (Marcel Bec, ndlr) allait être animé par Ahmed Snoussi et Houcine Beniaz, alias Bziz et Baz. La réussite de l’événement fut surprenante sur tous les plans. Puis, en 1974, j’allais me démarquer en tant qu’organisateur de spectacles.
Le Comité d’entreprise se chargeait des billets d’avion et de l’hébergement, tandis que moi, je m’occupais du cachet des artistes invités.
On a par ailleurs organisé «La semaine culturelle marocaine» avec une exposition dédiée à l’artisanat marocain, une autre pour les peintres marocains issus de l’École des Beaux-arts en France, et pour la clôture, une soirée spéciale avec Hamid Zahir et sa troupe. J’ai alors pris la décision d’intégrer l’univers des festivals.
Le Printemps de Bourges est le premier à nous avoir accueillis en avril 1977, où nous avons participé avec le groupe marocain «Al Orbane», de la vague ghiwanienne, et un chanteur kabyle du nom de Jamal Allam. Deux ans après, nous sommes revenus au même festival avec le groupe Nass El Ghiwane cette fois-ci. Le même groupe a également joué au festival d’Avignon, devenu l’une des plus importantes manifestations du spectacle vivant contemporain.
Peut-on dire que votre association a été un réel tremplin pour certains artistes marocains, qui les mènera vers plus de succès ?
En 1978, on allait, en tant qu’association, organiser le premier festival de la chanson maghrébine avec la participation de Nass El Ghiwane, Iddir, Dahmane Harrachi et Hachemi Guerouabi et, enfin, Soulef, une chanteuse tunisienne. Le festival connaîtra une grande réussite qui nous a motivés à programmer quelques mois plus tard le Festival de la chanson amazighe, à Paris et à Toulouse. Au programme figuraient les groupes marocains Izenzaren et Imazighen, ou encore, en provenance d’Algérie, le groupe Djudjura, Iddir et Jamal Allam.
L’étape suivante allait être l’Olympia pour un après-midi artistique. Et c’est grâce à notre association que le public découvrait pour la première fois la chanteuse Najat Aâtabou, qui était encore à ses débuts et ne comptait à son actif que son célèbre album «Ana jit j’en ai marre»…