Chronique
«L’institution invisible»
Alors que le Maroc et les Marocains possèdent le potentiel et les prérequis pour se développer, nous essayons toujours de comprendre les ingrédients qui nous manquent. La confiance est peut-être une piste d’explication aussi bien économique que culturelle.
La confiance est un concept abstrait. Sa présence ou son absence ne se sentent, ou pas, que dans l’atmosphère des relations humaines et sociales. Elle est tellement fragile qu’elle peut se gagner ou se perdre à travers un geste, un regard ou un mot.
La confiance, unité de mesure économique
La confiance est a priori non mesurable de manière quantitative, même s’il s’agit aussi d’une notion qui sert à apprécier des tendances économiques. La Banque mondiale la mentionne en tant qu’un des indicateurs de mesure du capital immatériel et humain. Plusieurs types de confiances y rentrent en jeu : confiance envers les institutions, confiance interpersonnelle, confiance inter-oganisationnelle…
Des économistes trouvent cette confiance incongrue en économie parce qu’elle perturbe la classique approche de rationalité des acteurs qui agissent, d’abord, selon leurs besoins. Ces mêmes économistes avancent que la confiance n’a pas sa place quand il s’agit, par exemple, d’offre et de demande. Sauf qu’il peut très bien ne pas y avoir de demande en l’absence de confiance.
Un pont entre économie et bien-être
Appréhender cette confiance est une science en soi. Que serait-elle vraiment ? Une croyance, une attente, une espérance, un consentement ou tout simplement une attitude ancrée dans la personnalité de l’individu ? Dans tous les cas, il s’agit d’une «institution invisible» telle que la définissait Kenneth Arrow, prix Nobel d’économie en 1972 pour sa théorie du bien-être.
C’est cette corrélation entre économie et bien-être qu’il nous faudrait saisir dans notre cher pays. En restant sur la confiance, la perte de cette dernière nous empêche d’atteindre le niveau de développement que nous pouvons raisonnablement espérer avec tout le potentiel que notre pays possède. Y compris celui des Marocains qui ont déjà fait preuve de posséder cette intelligence collective, condition sine qua non de ce développement. Il suffit qu’ils le veuillent et surtout qu’on leur laisse une petite marge de manœuvre pour agir librement sans avoir peur. Sans censure et sans auto-censure.
Niya, thiqa… variantes de la confiance chez nous
Qu’en est-il de la confiance chez nous, alors ? Tout comme la traduction anglaise qui fait la différence entre trust «faire confiance à» et confidence «avoir foi en», notre darija fait la distinction entre la confiance en quelqu’un «thiqa» et la confiance en soi, en ses capacités, au destin «niya».
Avant d’être rehaussée par l’entraineur de la sélection marocaine du football, la «niya» était devenue, pour beaucoup, synonyme de naïveté, témoignant ainsi de la perception communément négative du fait de faire confiance à quelqu’un ou à une institution. C’en est devenue une insulte. «Il est niya» dit-on d’un naïf qui fait confiance trop facilement. Décider de ne pas être paranoïaque devient un signe de manque d’intelligence.
Pas d’économie sans confiance
Or, il y a besoin de cette niya pour faire du commerce, pour alléger les relations sociales du poids d’une méfiance «castratrice», pour que le touriste revienne, pour pouvoir prendre le taxi sans avoir peur de se faire arnaquer, pour ne plus être obligé de légaliser sa signature ou de faire des copies conformes à la mou9ata3a, etc. Il est naturellement triste d’en arriver à voir cette confiance s’estomper jour après jour au point que les gens deviennent blasés et arrivent à préférer ne rien faire que de faire confiance. Une société blasée qui s’interdit d’avoir une vision, un horizon et un destin commun. Qui vit au jour le jour. Qui ne peut pas construire des projets basés sur un intérêt général durable et structurel. La Culture est la solution.