Culture
La danse sur ses «pointes» et ses manques
Entre créativité foisonnante et reconnaissance internationale, notre scène chorégraphique bouillonne comme jamais. Taoufiq Izeddiou, figure emblématique de la danse, dresse un bilan contrasté : d’un côté, une génération de chorégraphes qui conquièrent le monde et les festivals phares qui irriguent le paysage, de l’autre, l’absence criante de lieux dédiés et d’un vrai marché local. Éclairage.
Cinq jours de sueur et de silences tendus, et voilà Casablanca qui exhale encore l’adrénaline des corps en fusion. Début octobre, la 11e édition des Rencontres chorégraphiques de Casablanca (RCC) a transformé la ville blanche en une véritable arène ouverte, où la danse contemporaine arabe affronte les frontières, la précarité et l’oubli.
Porté par la compagnie Col’jam – ce duo incandescent d’Ahlam El Morsli et Wajdi Gagui, qui trimballe la scène marocaine depuis seize ans –, l’événement, béni par le ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication, a lancé l’Arab Dance Platform.
Un coup de maître : une vitrine inédite pour les talents du monde arabe, qui hisse Casa loin des circuits inégalitaires qui noient les œuvres dans l’ombre.
Vingt spectacles, une mosaïque explosive venue de Tunisie, Palestine, Jordanie, Liban, Pologne, Suisse, France, Italie, Allemagne, Espagne et, bien sûr, du Maroc.
Des performances percutantes : des corps qui se heurtent aux murs du quotidien, des gestes urbains qui s’emparent des places publiques, des silences qui crient les tabous.
Ajoutez un battle féroce pour les jeunes danseurs des rues (ces traceurs qui transforment le pavé en trampoline) et un bal inclusif où amateurs et pros se frottent dans une joyeuse anarchie.
La plupart gratuit, accessible à tous : Col’jam ne badine pas avec la démocratisation. «C’est un engagement social autant qu’un cri artistique», martèle Ahlam El Morsli, co-directrice, qui voit dans ces RCC un levier pour «structurer le secteur, professionnaliser les artistes et tisser des ponts avec l’international».
Professionnalisation
Le 3 octobre, un round pro a réuni les poids lourds de la région MENA : discussions âpres sur la coopération culturelle, les partenariats durables et ce vide abyssal qui ronge encore la danse arabe.
Masterclass, ateliers, résidences : l’événement n’a pas lésiné sur la transmission, armant les chorégraphes marocains pour conquérir les scènes globales. Mais derrière les spots, c’est une vitalité précaire qui palpite.
Taoufiq Izeddiou, ce passeur entre Marrakech et Paris, chorégraphe de la Cie Anania et cerveau du festival On Marche (à sa vingtième édition, la «mère» de tous ces rendez-vous), dresse le bilan sans fard. «Aujourd’hui, on observe une créativité authentique et dynamique.
De nombreux jeunes chorégraphes émergent en grand nombre», lâche-t-il, citant le concours Taklîf qu’il pilote depuis quatre ans. Des pépites comme Yassmine Benchrifa, Abdel Mounim Elallami, Mohamed Lamqayssi, Chourouk El Mahati ou Mehdi Dahkan en sont les fruits : un accompagnement annuel qui catapulte la nouvelle génération sur les planches.
Et les aînés ? «Ma génération continue de produire des créations. Ce sont de véritables artistes qui se produisent internationalement : Bouchra Ouizgan, Khaled Ben Gharib, Maryam Jazouli, Ahlam Morsli, Taoufiq Izeddiou», énumère-t-il, fier d’une reconnaissance qui s’étend aux quatre coins du globe. Radouan Mriziga en Belgique, Youness Khoukhou là-bas aussi…
La danse marocaine n’est plus un mirage : elle infuse les résidences, les tournées et les événements quasi permanents. «Il y a une activité soutenue et une vitalité indéniable», résume Izeddiou. Les RCC s’inscrivent dans ce maelström, aux côtés d’On Marche et de l’initiative Dati Drouk à Rabat, qui mêle danse et éducation avec Salima Moumni.
«Ces structures sont solidement implantées et travaillent en lien direct avec les jeunes. Elles forment, diffusent, connectent», insiste-t-il. On Marche reste la référence, avec son équilibre rodé, mais toutes «font de leur mieux dans la mesure de leurs moyens».
Structuration
Côté soutiens, un vent frais sous l’ère Bensaïd : «Il y a eu un progrès notable, particulièrement pour le soutien aux festivals». On Marche signe une convention triennale avec le ministère – festival, formation, et la Caravane des Corps pour les zones rurales, dont la troisième édition pointe en décembre.
Les RCC arborent un label officiel, idem pour Dati Drouk. Les orgas internationales – Institut français, Goethe, Cervantes, British Council, et les Suisses qui s’y mettent – restent des piliers.
À Marrakech, la ville et la région fidélisent, les privés comme le Saadi ou le YSL injectent, et les «amis» – fans, restos – comblent les trous. «Nous y arrivons, malgré les obstacles. Nous parvenons à accomplir des choses aujourd’hui».
Mais le punch, c’est dans les manques que le bât blesse. «La danse a besoin d’un vrai statut au ministère. Il faudrait instaurer un plan d’État structuré», tonne Izeddiou.
Car les jeunes, formés à la va-vite, se reconvertissent en profs sans filet : «Cela peut mener à des erreurs, surtout avec les corps, et particulièrement s’il s’agit d’enfants».
Et les lieux ? «Il manque des espaces dédiés. Hormis l’Institut des arts chorégraphiques et musiques de Rabat, récent mais opaque, aucune info claire ne nous parvient».
Pas de théâtres, de maisons de jeunes pour répéter, archiver, enseigner, interagir. «Cela freine énormément le développement, et je ne sens pas d’urgence de la part des responsables actuels. C’est un manque criant».
Pire : un marché intérieur fantôme. «La plupart des créations se produisent à l’international. Le public européen et asiatique apprécie nos œuvres. Mais pour le public marocain, en dehors des Instituts français, il n’y a pas grand-chose».
Pas de plan ministériel pour diffuser, éduquer, fédérer. «Tout est prêt pourtant : la pédagogie, la créativité, le savoir-faire. De nombreuses personnes ont accumulé des années sur le terrain.
Mais il manque un projet fédérateur où tous ces gens se réuniraient». Et l’espace public ? «C’est un domaine inattendu où la danse est absente et où il manque vraiment une présence forte».
Les RCC, avec leur Arab Dance Platform, comblent une brèche : visibilité pour les émergents, échanges MENA-monde, innovation en partage. Célébration d’une diversité qui bout et d’une ouverture qui défie les normes.
À Casablanca, la danse c’est un corps en révolte, un lien social qui suture les fractures. Izeddiou conclut sur une note tendue : «Voilà pour l’essentiel». Mais on sait: la prochaine édition, ce sera encore plus fort. Les corps ne s’arrêtent pas. Ils avancent.
