Culture
Jidar Rabat Street Art Festival: La ville pour canevas
Des bombes de peinture aux fresques XXL, le street art marocain a quitté l’ombre pour grimper sur les façades. À Rabat, Jidar fait exploser les murs de la capitale en une déflagration de couleurs. Mais qui est cette génération d’artistes qui réécrit la ville ? Focus.
Il fut un temps où, au Maroc, peindre un mur relevait moins de l’intervention artistique que de l’escapade nocturne. La rue n’était pas encore une galerie, encore moins un musée à ciel ouvert.
Elle était un terrain de prise de risque, un espace conquis à la bombe, dans l’urgence, entre deux rondes et trois regards en coin. Le street art marocain est né là, dans cette zone grise où l’élan plastique flirtait avec l’illégalité, où le tag, le graffiti et le pochoir s’imposaient d’abord comme gestes de présence avant de devenir langage.
Ce qui s’écrivait alors sur les routes nationales, les murs de soutènement des voies ferrées, les dessous de ponts ou les parois décrépites des périphéries n’avait pas encore la légitimité des grands formats d’aujourd’hui. Mais il y avait déjà l’essentiel, c’est-à-dire une pulsion visuelle, une rage douce de laisser une trace, et une génération qui refusait de laisser le béton parler tout seul.
Dans cette préhistoire marocaine du street art, un nom revient comme un premier coup d’éclat, presque une déflagration fondatrice, celui de Rabie El Addouni. Né à Meknès en 1983, il fait partie de ceux qui ont très tôt éclaté formes et couleurs sur les surfaces que personne ne regardait alors comme des supports artistiques.
Son vocabulaire visuel, mêlant lettrage latin en 3D et calligraphie arabe, a ouvert une voie singulière, ni simple importation du graffiti occidental ni folklore plaqué, mais une syntaxe locale, nerveuse, charpentée, immédiatement identifiable.
En 2008, il figure parmi les premiers artistes du genre à être exposés dans un cadre institutionnel, à l’ambassade de Croatie à Rabat, moment charnière où le graffiti commence à sortir de la clandestinité sans perdre tout à fait sa charge de friction.
Sa disparition, quelques années plus tard, n’a pas refermé la brèche. Au contraire, elle a laissé une dette symbolique à toute une scène qui allait, ensuite, s’y engouffrer.
Bombes libres
Car la suite de l’histoire ne s’écrit pas dans une ligne droite, mais dans une montée progressive. D’abord timide, parfois frileux, le mouvement grossit pourtant à vue d’œil.
À Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech, des tagueurs, des graffeurs, des muralistes en devenir et des artistes nourris à l’illustration, à la bande dessinée ou au design commencent à investir l’espace public.
Parmi les anciens, Mohamed El Bellaoui, alias Rebel Spirit, impose très tôt sa patte pop et alternative sur les murs de Casablanca, avant de prolonger cet univers dans ses dessins et installations.
Ailleurs, Morran Benlahcen fait partie de cette jeune génération pionnière qui bouscule les codes du graffiti national et finit par étendre son terrain d’expérimentation vers l’art contemporain. Dans le même souffle, des signatures comme Trick installent une autre tradition, plus sèche, plus protestataire, plus furtive aussi, où le blaze répété devient à lui seul un acte de présence, presque une stratégie d’occupation poétique du territoire.
Le vrai basculement arrive toutefois en 2013. À Casablanca, l’association EAC-L’Boulvart, déjà active dans les musiques actuelles et les cultures urbaines, lance Sbagha Bagha. Le festival devient rapidement un point de fixation décisif.
Ce n’est plus seulement l’artiste contre le mur, mais une organisation, une programmation, une ville qui accepte de se laisser peindre. Fresques géantes, battle graffiti, ateliers, sérigraphie, danse, résidences et expositions…
Autrement dit, le rendez-vous avait donné une grammaire collective à des pratiques jusque-là dispersées. Le geste change de statut. Le mur cesse d’être un simple support de défi pour devenir surface de récit. Ce qui se jouait la nuit commence alors à se jouer au grand jour. Mais il a vécu ce que vivent les roses !
C’est précisément dans ce sillage que Rabat entre à son tour dans la danse. Lorsque Jidar voit le jour en 2015, le festival affiche une ambition claire : rendre le street art visible et accessible, pour les artistes comme pour le public, tout en ouvrant des perspectives à une scène qui peinait encore à trouver sa place entre galeries, écoles d’art et institutions.
Lancé par l’EAC-L’Boulvart, Jidar naît aussi avec l’appui de la Fondation nationale des musées, et l’édition inaugurale donne lieu à «Main Street», présentée comme la première exposition d’art urbain au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain.
Le signal est fort. Il dit que la rue n’est plus reléguée à l’arrière-plan des politiques culturelles, qu’elle entre désormais dans la conversation officielle. Et à Rabat, ville souvent perçue comme sage, administrative, tenue, cette greffe n’a rien d’anecdotique. Elle agit comme un révélateur.
Depuis, l’ascension est spectaculaire. En presque dix ans, plus de 100 fresques recouvrent aujourd’hui les murs de Rabat, tous quartiers confondus. Les façades d’immeubles, d’écoles, de bâtiments administratifs ou commerciaux sont devenues des écrans à ciel ouvert où se déposent des imaginaires venus du Maroc et d’ailleurs.
Rabat, que l’on traversait jadis pour ses institutions, ses ministères, ses avenues bien peignées, s’est mise à se regarder autrement. Elle n’est plus seulement la ville où l’on travaille, elle est aussi celle où on lève la tête. Et cela change tout, y compris la manière d’habiter l’espace public.
Fabriquer la transmission
L’édition 2026, annoncée du 16 au 27 avril, s’inscrit dans cette continuité. Le «Mur collectif», autre temps fort du festival, se tiendra du 20 au 26 avril et réunira douze candidat(e)s autour d’une œuvre monumentale, sous le mentorat de Bakr.
Ce détail n’en est pas un. Car Jidar ne se contente pas d’accrocher des fresques à la ville, il fabrique aussi de la transmission. Le Mur collectif fonctionne comme un incubateur où la relève apprend à penser grand format, composition, dialogue, technique, contrainte urbaine et travail partagé.
Le festival n’a donc pas seulement embelli Rabat : il a aussi contribué à professionnaliser, structurer et légitimer une scène. C’est ce qui explique en partie pourquoi tant de muralistes marocains trouvent aujourd’hui des commandes auprès d’écoles, d’institutions ou d’acteurs privés.
Et c’est ici que le focus sur les artistes marocains prend tout son sens. Jidar invite chaque année des muralistes venus du monde entier, mais l’une de ses réussites les plus décisives est d’avoir rendu visibles des trajectoires marocaines très différentes, parfois autodidactes, parfois issues des Beaux-Arts, du design, de l’architecture, du jeu vidéo, de l’illustration ou du tatouage.
Ed Oner, Basec, Machima ou encore Ayoub Normal ont bénéficié de cet effet catalyseur. Autrement dit, Jidar n’a pas simplement collé des noms marocains dans une programmation internationale, il a participé à faire émerger une scène nationale, avec ses figures de proue, ses signatures, ses obsessions plastiques, son marché naissant et sa reconnaissance au-delà des frontières du Royaume.
Parmi cette constellation, Wiam Azhar incarne bien la nouvelle vague. Architecte de formation, elle injecte dans ses fresques un sens aigu de la composition, mais aussi une tendresse particulière pour les signes de la vie marocaine : zellige, thé à la menthe, jeux de cartes, petits rituels du quotidien.
Son travail, figuratif, vif, détaillé, a cette capacité rare de convoquer la mémoire collective sans tomber dans l’illustration décorative. Juste à côté, Masawi, né à Casablanca en 1993, opère une autre synthèse.
Formé d’abord à la calligraphie arabe, il transforme la lettre en matière murale, en mouvement, en tension, en vibration. Chez lui, l’héritage n’est pas une citation sage : il devient énergie urbaine, et ses fresques parlent d’identité, de mémoire et de spiritualité sans passer par le didactisme.
D’autres artistes étirent encore davantage le spectre. Houssam El Ghallal, diplômé des Beaux-Arts de Tétouan, déploie autour de son héros Hmama, une colombe anthropomorphe, un univers onirique où l’imaginaire enfantin rencontre une réflexion plus grave sur la paix et le conflit.
Ayoub Abid, connu sous le pseudo Normal, travaille, quant à lui, avec des lignes épurées, des couleurs vitaminées et une ironie graphique très contemporaine. Machima, passé par le jeu vidéo, l’animation et la BD en darija avec l’aventure Skefkef, déplace sur les murs une culture visuelle nourrie de narration et de mouvement.
Ed Oner fait surgir des personnages silencieux, presque suspendus, dont les jeux d’ombre, de contour et d’interconnexion installent un trouble tenace chez celui qui regarde.
Mur mûr
À cette première ligne s’ajoutent des artistes aux écritures très singulières. Mehdi Zemouri, alias MED, mêle abstraction géométrique et figuration en puisant dans l’architecture traditionnelle marocaine.
Meriam Benkirane interroge la modernité, ses paradoxes et le vivre-ensemble à travers des formes intenses, géométriques, entremêlées. Tima fait de la figure féminine un motif de résistance, de mémoire et d’énigme.
Reda Boudina, sous la signature RDS, allie graffiti et design dans un travail de lettrage, de volume et de matériau qui déborde largement la seule bombe aérosol. Majda Jarbili, venue du design d’intérieur, explore la santé mentale et la brutalité intime dans des images où la douceur apparente ne calme jamais tout à fait la secousse intérieure.
Acoby, passé par le Mur collectif, puis par l’assistanat auprès des muralistes, creuse quant à lui le lien entre humains et nature, avec une attention marquée pour ce que le quotidien laisse habituellement hors champ.
Et puis, il y a ceux qui donnent au festival une densité particulière en brouillant les frontières entre art urbain, art contemporain et autres médiums. Yassine Balbzioui, peintre, sculpteur et photographe, fait entrer sur les murs un théâtre grotesque et troublant, peuplé de silhouettes vacillantes et de personnages masqués, comme si la fresque devenait scène existentielle.
Ghizlane Agzenaï, passée notamment par Berlin, a imposé ses totems géométriques et futuristes, immédiatement reconnaissables. Adam Belarouchia, lui, tire vers l’observation sociale, le détail du quotidien et une forme d’essentialisation sensible de la scène marocaine.
Kalamour, Simo Mouhim, Aicha El Beloui, Iramo Samir, Dynam, Omar Lhamzi, alias BO3BO3, Imane Droby, Ayoub Dadouche, alias SEZ, Mohamed L’Ghacham ou encore Bakr composent à leur manière ce grand atlas mural du Maroc contemporain, chacun avec sa technique, sa mémoire, sa ville, sa vitesse, sa grammaire propre.
Ce qui frappe, au fond, ce n’est pas seulement la qualité croissante des fresques, ni même leur photogénie parfaite pour les réseaux sociaux. Mais le déplacement culturel qu’elles racontent. Le street art marocain a longtemps été lu comme un art de bordure, de jeunes, de marge, parfois de vandales.
Le voilà désormais convoqué pour revitaliser des quartiers, créer du lien, former des artistes, attirer des publics, redessiner une ville. Le risque, évidemment, serait d’en faire un simple outil de cosmétique urbaine, un vernis cool sur des murs fatigués. Mais le meilleur de cette scène échappe justement à ce piège.
Il garde quelque chose de son énergie première, de son insolence, de sa capacité à injecter du trouble, du récit, de la collision dans l’espace public. En cela, Jidar n’a pas domestiqué le street art marocain : il lui a plutôt rendu ses lettres de noblesse sans lui retirer tout à fait sa poudre.
Alors oui, Rabat doit beaucoup à Jidar. Pas parce que le festival aurait inventé ex nihilo le street art made in Morocco, ce serait faux. Les pionniers étaient là bien avant, à l’ombre, sur les talus, sous les ponts, sur les murs que personne ne défendait.
Mais parce qu’il a su transformer une énergie dispersée en récit collectif, une pratique souvent clandestine en patrimoine visuel partagé, une succession d’exploits isolés en scène lisible.
C’est peut-être cela, au fond, le plus important : avoir fait passer le mur du statut de surface subie à celui de surface parlante. Et dans un pays où l’espace public a longtemps été pensé pour la circulation plus que pour la contemplation, ce n’est pas un détail. C’est une petite révolution à hauteur de façade.

