SUIVEZ-NOUS

Culture

INTGVIEW – EP3. Mehdi Qotbi : «Nous vivons actuellement une véritable révolution culturelle»

Depuis plus de 13 ans, il préside avec passion la Fondation nationale des musées, guidé par une vision royale qui a transformé le paysage culturel marocain. Dans cette interview filmée à bord d’Al Boraq, il revient sur les réussites marquantes, les défis à venir et l’importance cruciale de la diplomatie culturelle dans le rayonnement du Maroc à l’international.

Publié le


Mis à jour le

Mehdi Qotbi, une figure incontournable de la scène culturelle marocaine et internationale, est avant tout un artiste-peintre et un fervent homme de culture.

Président de la Fondation nationale des musées du Maroc depuis 2011, il a su insuffler une nouvelle dynamique au paysage muséal du Royaume, transformant les musées marocains en véritables pôles d’attraction pour le public national et international.

Défenseur passionné de la démocratisation de la culture, il œuvre à rendre l’art accessible à tous, à travers des initiatives ambitieuses, comme l’accès gratuit aux musées pour les étudiants ou la mise en valeur du patrimoine marocain à l’étranger.

Durant ces 13 années où vous présidez la Fondation nationale des Musées, la politique muséale au Maroc a connu une certaine transformation. Pourriez-vous nous parler des aspects les plus marquants de cette révolution dans le domaine ?
Je tiens tout d’abord à rendre hommage à Sa Majesté le Roi Mohammed VI : Sa Vision, qui ne se limite pas au domaine culturel, mais embrasse tous les aspects, a permis au Maroc de devenir une référence internationale dans le domaine muséal. L’un des faits marquants réside dans la décision de Sa Majesté de créer la Fondation nationale des musées, une entité totalement autonome.

Cette autonomie nous offre une liberté d’initiative qui, appuyée par un cadre légal solide, nous permet de travailler avec confiance dans un esprit constructif. Et cet esprit constructif a donné naissance à des initiatives et des événements majeurs. L’un des sujets qui me tiennent particulièrement à cœur est celui de la démocratisation de la culture : permettre l’accès à la culture à tous les Marocains.

Par exemple, l’initiative «Train et art», réalisée en collaboration avec l’ONCF, a permis de rapprocher des villes comme Tanger, Casablanca ou Marrakech à travers leurs musées. Désormais, de nombreux Marocains n’hésitent pas à se déplacer pour découvrir des expositions comme celles dédiées à Picasso, Monet ou Renoir, à Rabat.

Y a-t-il un engouement pour les musées ou du moins un intérêt croissant du public marocain ?
Concernant la fréquentation des musées, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Prenons l’exemple du musée Dar El Bacha à Marrakech, où nous avons atteint jusqu’à 1.500 visiteurs en une seule journée.

Plus globalement, la Fondation nationale des musées parvient aujourd’hui à couvrir 30 % de ses dépenses grâce aux entrées. Nous avons également mis en place des mesures pour renforcer cette démocratisation, comme l’accès gratuit aux musées chaque vendredi pour tous les Marocains et les étrangers résidents, ou encore l’accès libre pour les étudiants sur présentation de leur carte.

L’objectif est clair : habituer les gens à fréquenter les musées, à en faire un lieu de découverte et d’apprentissage accessible à tous.

Le Musée Mohammed VI, l’un des plus emblématiques du Royaume, vient de célébrer son dixième anniversaire. Comment contribue-t-il à positionner le Maroc sur la scène internationale, tout en renforçant son rayonnement sur le continent africain ?
Le Musée Mohammed VI est le véritable vaisseau amiral de cette dynamique culturelle. Son inauguration par Sa Majesté le Roi a donné l’élan nécessaire pour développer les autres musées du Royaume. À noter que les activités de la Fondation nationale des musées, ainsi que ses expositions, n’ont réellement démarré qu’il y a dix ans.

Lorsque j’ai été nommé en décembre 2011 par Sa Majesté, tout était à construire : la fondation n’existait pas, et il fallait tout mettre en place, apprendre et bâtir. Et je continue encore d’apprendre.

Aujourd’hui, nous avons une véritable programmation structurée. Deux à trois fois par semaine, nous réunissons l’équipe pour discuter des projets et affiner notre vision. Nous faisons également des suggestions à nos partenaires à l’étranger. Par exemple, l’exposition Picasso : j’avais rencontré l’ancien président du musée Picasso à Paris et lui avais confié mon rêve d’organiser une exposition sur Picasso accessible à chaque Marocain et à tous les Africains.

Ce rêve s’est concrétisé avec la première grande exposition dédiée à cet artiste sur le continent africain. Elle a suscité un immense engouement, attirant des visiteurs de tout le Royaume.

Quels sont les futurs projets en cours de la Fondation ? Y a-t-il de nouveaux musées qui ouvriront prochainement leurs portes ?
Le Musée des arts de l’Islam à Fès ouvrira effectivement bientôt ses portes au public. Ce sera l’un des plus grands et des plus beaux musées au monde. Quant au Musée du football, il accueillera le public dès le 1er février, avec des ouvertures spéciales les week-ends pour s’adapter à la fréquentation. Nous discutons également avec les responsables des provinces du Sud pour créer des musées qui célèbrent les liens profonds entre le Maroc et ces régions.

Nous avons aussi lancé les travaux d’un musée dédié à l’archéologie et aux sciences de la terre, un projet qui promet d’être extraordinaire. Ce musée, situé dans un des endroits les plus exceptionnels de Rabat, avec une vue imprenable sur le Bouregreg, viendra compléter les infrastructures culturelles, notamment le Grand Théâtre conçu par Zaha Hadid et la tour Mohammed VI. Et puis, il y a ce projet ambitieux : la Cité des cultures africaines.

Ce sera un espace de formation, de partage et de rayonnement culturel pour montrer que le Maroc est véritablement la porte de l’Afrique. Grâce à la vision royale, le Maroc est devenu un modèle dans le domaine muséal et culturel. Aujourd’hui, nos amis et frères africains sollicitent notre savoir-faire, nos connaissances et ce que nous avons appris.

D’ailleurs, nous partageons déjà avec eux nos compétences, car la formation est pour nous un pilier essentiel. Cette volonté de transmission sera encore davantage concrétisée à travers ce magnifique projet de la Cité des cultures africaines, un musée du continent qui prendra place dans l’ancien siège de l’OCP et de l’État-Major.

Ce site sera directement relié au Musée Mohammed VI (MM VI) par un tunnel, créant un véritable pôle culturel. Ce projet inclura un centre de formation, un espace d’exposition, et deviendra un lieu emblématique pour toute l’Afrique : un véritable cœur culturel pour le continent. Les travaux sont déjà bien avancés et l’ouverture est prévue dans moins de deux ans.

Les musées ne se limitent pas uniquement à la peinture, ils englobent également l’ensemble du patrimoine culturel marocain. Pensez-vous que ce patrimoine culturel est aujourd’hui suffisamment valorisé ?
Il est important de reconnaître que l’on peut toujours améliorer ce qui a déjà été accompli. Cela dit, un immense pas en avant a été réalisé pour la préservation de notre patrimoine.

Tout d’abord, nous avons entrepris un travail d’identification rigoureux de ce que possède le Maroc, notamment en ce qui concerne les œuvres présentes dans les musées et appartenant à l’État marocain.

Ensuite, nous avons constaté une confiance extraordinaire de la part de la population marocaine, qui se traduit par des dons. Ce phénomène, qui n’existait pas auparavant, est le résultat d’une certitude: ces œuvres et donations seront non seulement préservées, mais aussi partagées avec tous les Marocains.

Bien entendu, nous ne cessons de nous perfectionner et de progresser. Nous sommes partis de presque rien, et aujourd’hui, nous avons réussi à construire quelque chose de solide et porteur d’espoir pour l’avenir.

La valorisation des artistes marocains dans ces musées s’est-elle élargie au fil du temps pour inclure davantage d’artistes contemporains ?
La Fondation nationale des musées a eu l’honneur d’organiser la toute première rétrospective dédiée à Ahmed Cherkaoui depuis son décès. Jusqu’alors, aucune rétrospective ne lui avait été consacrée. Nous avons également présenté une grande rétrospective dans plusieurs musées marocains.

De même, nous avons rendu hommage à d’autres figures majeures, comme Gharbaoui et Hassan El Glaoui, ainsi qu’à des artistes contemporains encore vivants, tels que Fouad Bellamine.

Nous poursuivons dans cette dynamique et, dans quelques mois, nous aurons le plaisir de proposer une nouvelle exposition autour de notre collection inaugurale. Il s’agira de revisiter cette première exposition en mettant en avant les œuvres qui appartiennent désormais au musée.

Rappelons qu’il y a dix ans, nous ne disposions d’aucune collection. Aujourd’hui, nous avons constitué une très belle collection qui témoigne de la richesse et de la diversité de notre patrimoine artistique.

Comment lutter contre le fléau du faux dans ce secteur ?
C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Nous travaillons main dans la main avec le ministère de la Culture, la gendarmerie, la police, la douane et la justice pour mettre en place des mesures concrètes.

Une annonce importante sera bientôt faite à ce sujet. Ce problème, qui n’est pas uniquement marocain, exige une coopération internationale et des actions fermes.

Peut-on dire que le Maroc est actuellement en train de rattraper son retard en matière d’ouverture de lieux culturels ?
Nous vivons actuellement une véritable révolution culturelle, et elle est exceptionnelle. Cela est rendu possible grâce à cette volonté royale dont je ne soulignerai jamais assez l’importance et la portée visionnaire. Imaginez que de nombreux pays, pourtant plus développés que le nôtre, ne disposent pas d’une institution dédiée à la gestion des musées.

C’est une réalité qui met en lumière l’exception marocaine. Mais pour moi, ce qui importe le plus, ce n’est pas le passé, mais l’avenir. Et aujourd’hui, nous vivons un moment unique dans notre histoire.

Le développement culturel est fondamental, car il reflète directement le développement d’un pays et de ses citoyens. Je dis souvent qu’après avoir lu un livre exceptionnel, écouté un concert, regardé un film marquant ou admiré une belle exposition, on en ressort toujours grandi.

Les expositions que nous organisons, les concerts qui se tiennent, les théâtres qui se construisent et se développent sont autant de moyens d’ouvrir les esprits et de s’ouvrir au monde.

Les musées jouent un rôle important dans l’animation touristique. Selon vous, comment peut-on encore renforcer cette contribution ?
Depuis la création de la Fondation nationale des musées, nous avons travaillé, comme vous l’avez mentionné, à développer un réseau muséal national, en visant autant que possible à disposer d’un musée dans chaque ville. Bien sûr, cela prend du temps, mais un point essentiel guide notre démarche : la complémentarité des musées.

À mon arrivée à la Fondation, les musées se limitaient souvent à des appellations génériques, comme musées archéologiques ou musées ethnographiques. Aujourd’hui, nous leur attribuons une spécificité propre, afin que chaque ville complète l’autre. Cette diversité enrichit l’offre culturelle et, par extension, l’expérience touristique.

Nous veillons également à diversifier l’offre muséale dans chaque ville. À Rabat, par exemple, nous avons le Musée de la photographie, le Musée d’Art moderne et contemporain, et bientôt la Cité des cultures africaines, qui sera un véritable musée du continent. Nous travaillons également sur un projet de petit musée, toujours à Rabat, une ville qui incarne le cœur même de la culture, désignée «Ville lumière, capitale de la culture» par Sa Majesté.

Il est impressionnant de voir le nombre croissant de touristes qui se déplacent spécifiquement pour visiter nos expositions. Par exemple, l’exposition développée en collaboration avec les Néerlandais sur le mouvement CoBrA a non seulement rencontré un grand succès, mais elle a également permis d’introduire une exposition dédiée à Chaïbia, illustrant ainsi les dialogues artistiques entre des artistes marocains et occidentaux.

Aujourd’hui, nos musées rayonnent à l’échelle internationale, grâce à des partenariats avec des institutions étrangères, comme celles des Pays-Bas ou encore des États-Unis. Cette dynamique témoigne de l’envergure et de la reconnaissance croissante de notre patrimoine culturel.

La Fondation multiplie les partenariats avec de grandes institutions muséales à l’international. En quoi la culture peut-elle jouer un rôle diplomatique majeur, et quel impact ces collaborations ont-elles sur le rayonnement du Maroc ?
L’impact de la diplomatie culturelle est fondamental. Elle constitue une complémentarité précieuse à la diplomatie politique.

Je me souviens très bien de l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, qui affirmait que la culture est essentielle et qu’avant tout déplacement officiel, il fallait organiser une manifestation culturelle pour être mieux accueilli et mieux compris.

La culture joue un rôle clé dans la manière dont un pays se présente au monde. Elle permet de révéler son patrimoine, de montrer qu’il possède une histoire riche, un présent dynamique et une vision pour l’avenir. La diplomatie culturelle est ainsi une manière efficace de tisser des liens et de faire connaître l’âme d’un pays.

 


Portrait : l’artiste, le charmeur et le lobbyiste…
Ces casquettes, Mehdi Qotbi les assume toutes. Car il reste égal à lui-même malgré son statut de haut commis et surtout son carnet d’adresses où les têtes couronnées côtoient les stars du show-biz et les grands de ce monde. L’homme est effectivement né bien loin des milieux select.

De son enfance dans les années 1960 au quartier populaire de Takaddoum à Rabat, Mehdi a cultivé un grand sens de débrouillardise… L’audace chez lui est un instinct de survie…

À l’âge de douze ans seulement, il ose toquer à la porte de Mahjoubi Aherdane, alors ministre de la Défense, pour lui demander d’intégrer l’école militaire de Kénitra… Vœu exaucé.

Dans cet établissement, Mehdi comprend qu’il n’est pas fait pour la vie militaire… mais se découvre un réel talent et une vocation certaine pour le dessin. Une conviction renforcée avec une rencontre avec le grand maître, Jilali Gharbaoui. Le peintre, à l’époque au faîte de sa gloire, s’engoue pour les toiles de Mehdi Qotbi, lui en fait vendre deux (à 20 dirhams chacune), et l’encourage à poursuivre sa quête picturale…

Inspiration dans sa culture native
À 17 ans, il met le cap sur la France et arrive alors à s’inscrire à l’École des Beaux-Arts de Toulouse pour en devenir un des plus jeunes lauréats.

Son art éclate alors aux yeux du monde, séduit par ses toiles imprégnées de ses racines marocaines. C’est que Qotbi trouve son inspiration dans les sources vives de sa culture native pour capter une essence délicate : la calligraphie. Un conte comme le qualifient les spécialistes qui y voient une source de valeur et d’émotion…

La peinture Qotbi devient son passeport pour les cercles influents de la capitale française qu’il se met à fréquenter. À la fois intrigant et captivant, le Tout-Paris se demande qui est cet homme haut comme trois pommes et vif comme un feu follet qui se permet de se présenter à l’Élysée à vélo.

L’amour de son pays et la défense de ses intérêts sont aussi un leitmotiv pour Qotbi qui déploie tout son énergie et son don de lobbyiste en faveur du Royaume. Il a été fondateur du premier Cercle d’amitié franco-marocaine, dont les actions de diplomatie parallèle ne se comptent plus…

L’homme est d’ailleurs bardé de distinctions que ce soit des wissams marocains ou des décorations étrangères. Sans parler des honneurs et de la reconnaissance que lui rend le monde des arts pour ne citer que la rétrospective que consacre l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris à l’œuvre de ce graphomane inspiré.

Sa richissime carrière et son expertise, Qotbi a décidé de les mettre au service du patrimoine culturel et de la valorisation de l’art marocain. Nommé en 2011 par le Roi Mohammed VI président de la Fondation nationale des musées du Maroc, il a révolutionné le paysage muséal du Royaume. Car pour lui, une vie sans art et sans manière n’a pas de sens.