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Culture

Au Maroc, les conservatoires chantent faux

Derrière les murs de ces établissements, la musique sonne souvent faux : manque de moyens, professeurs précaires, manuels d’un autre âge, la partition de la culture se joue en mode mineur. Le Forum de Bouznika a révélé les failles d’un système culturel à bout de souffle.

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Au Maroc, la musique et la danse ne s’improvisent pas: elles se codifient, se subventionnent, se déploient sous l’égide bienveillante du département de la Culture, rattaché au ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication.

Ce dernier pilote un réseau tentaculaire de conservatoires régionaux, locaux, et même un joyau national à Rabat, le Conservatoire de musique et des arts chorégraphiques, vitrine d’un art qui oscille entre traditions et modernité.

Mais attention, le tableau n’est pas tout en majeur : certains établissements sont confiés aux collectivités locales via des partenariats frileux, et s’ajoutent à l’orchestre des institutions privées, ces petites phalanges entrepreneuriales qui comblent les failles du système public.

Tout ce bel ensemble s’organise au cordeau, conformément au décret n° 2-19-1078, promulgué le 23 rajab 1441 (26 février 2020), qui trace les contours d’une formation artistique censée forger musiciens, danseurs et chorégraphies collectives.

Mission affichée ? Préparer la relève à des métiers du spectacle, en gardant un œil sur la vocation du Maroc: ce carrefour mythique des civilisations, où l’Afrique, le monde arabe et l’Europe se frôlent, se heurtent, s’enrichissent dans un méli-mélo de modes andalous, de rythmes gnaoua et de pas contemporains.

Sur le papier, c’est idyllique. Dans les faits ? Une moyenne de 18.000 étudiants par an se pressent dans ces temples de la note et du geste, un chiffre qui flatte, mais qui masque les couacs. Car derrière les pupitres, ce sont 85 professeurs titulaires qui veillent au grain, secondés par une armée de 486 vacataires, ces intermittents du clavier et de la barre, souvent précaires.

Et les lauréats ? À peine 160 par an, goutte d’eau dans l’océan des talents bruts qui bouillonnent hors des murs. Un réseau de 38 établissements au total (1 national, 25 locaux, 12 régionaux), disséminés du nord au Sahara, pour capter cette effervescence culturelle. Mais comme souvent au Royaume, la partition officielle peine à suivre le tempo réel : manque de moyens, déserts périphériques et un héritage colonial qui gratte encore les cordes.

Blues des conservatoires
Imaginez : vous enseignez le solfège à une ribambelle d’élèves passionnés, mais votre salaire horaire ? Entre 60 et 120 DH, à peine de quoi s’offrir un thé à la menthe. Et pour les chanceux, c’est du e-learning forcé, pixels contre tradition. À l’occasion du Forum des conservatoires de musique et d’art chorégraphique, qui s’est tenu récemment à Bouznika, les enseignants marocains ont lâché la partition.

Près de 300 d’entre eux, venus de tout le Royaume, ont déballé leurs griefs sous les néons du Complexe Moulay Rachid. Manque criant de profs en musique et en danse hors de l’axe Casablanca-Rabat, un manuel colonial qui sent la naphtaline…

C’est une première, et elle cogne. Organisé par le ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication, ce forum voulait être une symphonie collective : échanges, ateliers, projections vers l’avenir. Mais très vite, la mélodie a viré au blues. «On est des intermittents du spectacle sans le spectacle», lâche Amina, prof de violon à Fès, les yeux dans le vague.

À 45 ans, elle touche 80 DH l’heure pour des cours sporadiques. «Avec ça, je complète mon SMIG en donnant des leçons privées. Le reste du temps ? Je bidouille des vidéos Zoom pour des élèves à Oujda ou Jerada. C’est ça l’enseignement artistique au Maroc en 2025 ?»

Son témoignage, comme celui de dizaines d’autres, résonne comme un écho amplifié: sur l’ensemble des conservatoires du pays – la plupart relevant du giron ministériel –, les postes fixes sont une denrée rare. Résultat ? Les villes comme Aït Melloul ou Dchira El Jihadia tournent au ralenti, dépendantes de ces cours distants qui transforment la danse en mime virtuel et la musique en fichier MP3 compressé.

Notes de la précarité
La précarité, c’est le refrain. Un décret de 2023 a bien porté les indemnités de 68 à 120 dirhams l’heure pour les chargés de cours, une miette face à l’inflation galopante. Et les promesses de hausses à 200 dirhams pour les titulaires de 3e cycle ?

Elles flottent dans l’air comme une fausse note. «On nous parle de modernisation, mais avec quel budget ? Les conservatoires de l’intérieur sont des coquilles vides», tonne Karim, directeur adjoint d’un établissement à Khémisset. Lui, il gère 150 élèves avec cinq profs à mi-temps. «En danse, c’est la catastrophe : pas un chorégraphe qualifié à moins de 200 km.

Les gamins apprennent le hip-hop sur YouTube plutôt que l’ahwach traditionnel. C’est une perte de mémoire collective». Le manque d’enseignants frappe de plein fouet ces régions oubliées, où la culture n’est pas prioritaire face au chômage et à la désertification scolaire.

L’éducation artistique, parent pauvre du système, végète avec des budgets faméliques – quand le ministère de l’Éducation nationale snobe les matières «non essentielles». Mais le clou du spectacle, c’est ce débat sur le manuel unique.

Depuis des décennies, le solfège s’enseigne avec «un seul» ouvrage : celui de Jules Arnaud, un reliquat colonial des années 1930, tout en portées rigides et en exercices franco-français. Obsolète ? C’est un euphémisme. «Il n’est pas normal que l’on continue d’utiliser un seul manuel pour l’enseignement du solfège, celui de Jules Arnaud, datant de l’époque coloniale», s’indigne un participant du forum, citant mot pour mot les débats enflammés de Bouznika.

Pour les puristes, c’est une chaîne à briser : décoloniser la partition, intégrer les modes arabes-andalous, les rythmes gnaoua ou les échelles berbères. «Pourquoi forcer nos élèves à lire la musique comme des petits Français d’hier ? Modernisons, oui, mais en arabe, en darija, avec des apps interactives qui parlent de notre histoire», plaide Fatima, pédagogue à Kénitra.

D’un côté, les modernistes : numérisons, diversifions, adoptons des outils open source pour attirer les jeunes. De l’autre, les décoloniaux : arrachons ces racines imposées, réécrivons le solfège à la sauce marocaine, sans craindre l’hybridité.

Modernisation technique ou décolonisation profonde ? Les enseignants, ces saltimbanques précaires, attendent la réponse. En attendant, ils répètent en solo, micro en main, dans l’espoir d’un bis. Et si on écoutait, pour une fois, la vraie symphonie ?