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Archives LVE 1996. Attention à la pluie !

Il y a 30 ans, le ciel a fait ce qu’il fallait pour rassurer le Maroc, après une année 1995 difficile. Mais le risque existe de voir cette embellie climatique servir de prétexte à un nouvel immobilisme. Sur le front des réformes.

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Il y a peu de pays au monde où le mauvais temps est aussi bien accueilli qu’au Maroc. Quand les champs des plaines du Centre arborent le même vert que les environs de Dublin, l’optimisme revient, même chez ceux dont l’activité n’a rien d’agricole.

Un début d’année mouillé est donc de bon augure. Ne répète-t-on pas, partout, que si le Maroc, enfin, remplit ses barrages et s’engage dans la voie des réformes, tous les espoirs seront à nouveau permis ?

Exact, sauf qu’il existe un risque de contradiction entre ces deux objectifs. Comment cela ? On ne peut en effet exclure un scénario par lequel l’eau du ciel pourrait à la fois favoriser la pousse des récoltes et handicaper celle des réformes.

Examinons d’abord les chiffres de croissance des dernières années. En 1994, +11%, du fait de moissons exceptionnelles. En 95, -5%, à cause d’une sécheresse calamiteuse.

Et, pour 96, qui commence, il suffirait de récoltes pas trop mauvaises, désormais envisageables, pour que l’on reparte vers une progression du PIB de 6 à 8%. De quoi se réjouir, certes.

Les experts internationaux n’expliquent-ils pas que le taux de croissance «nécessaire» pour que le Maroc puisse espérer, sur 15 ans, résorber le chômage tourne autour de 7% l’an ? Grâce au ciel (c’est le cas de le dire), le Maroc pourrait, donc, repartir du bon pied.

Comme ça serait bien si les choses pouvaient être aussi simples ! Mais, hélas, le réel est complexe, et un taux de croissance peut en cacher un autre.

On le sait, la dépendance du Royaume au facteur agricole fait osciller ses indices annuels de façon exagérée. Quand on passe, d’une année sur l’autre, de +11 à -5%, soit 16 points de décalage, il y a de quoi s’angoisser.

Mais, en fait, pendant cette même période, la croissance industrielle, elle, est demeurée stable, entre 3 et 4%. Or, c’est d’elle, bien plus que de l’agriculture, que dépendent deux facteurs décisifs de l’avenir de ce pays : les rentrées de devises, procurées par les exportations de produits manufacturés (car celles des produits agricoles demeurent, hélas, pour longtemps, contingentées), et l’accroissement de l’emploi.

Il peut pleuvoir, ici, autant qu’en Irlande sans que rien ne soit changé en mieux dans ces deux éléments déterminants. Même si les campagnes étaient gorgées d’eau, les trois quarts de l’industrie marocaine resteraient totalement inadaptés à la concurrence mondiale.

Même si les barrages débordaient, le financement des dépenses publiques continuerait à assécher l’épargne nationale (deux emprunts ne vont-ils pas être lancés simultanément ?) au détriment de l’investissement privé productif.

Même si les granges étaient remplies, le mauvais emploi des considérables crédits d’éducation perpétuerait chômage des diplômés et analphabétisme des ruraux.

Et même si l’on parvient à tripler la production de tomates, on ne pourra pas en exporter une de plus que ce que prévoient les accords signés avec l’Union européenne.

Or, il faut se souvenir, pourtant, qu’en 1994, il n’y a pas si longtemps, on entendait et l’on pouvait lire des commentaires lyriques sur le Maroc, nouveau dragon ou nouveau tigre de l’Afrique. Il est vrai qu’à l’époque, on allait vers une croissance à deux chiffres, comme les dragons d’Asie.

Mais on oubliait seulement que chez ces derniers, quand le PIB gagne 8 points, l’industrie croît, elle, de 15% et les exportations en proportion. Alors qu’en 1994, au Maroc, à l’intérieur d’un progrès global de 11%, l’industrie a seulement crû de 4%, et que les parts de marché du pays, sur les marchés européens, ont régressé.

Seules les profondes transformations, attendues, des mentalités, des priorités et des structures de pouvoir seraient en mesure d’entamer un processus de redressement qui, même s’il est mené avec la plus grande énergie, prendra plusieurs années. Mais ces réformes ont leurs adversaires, les puissances conservatrices au sein du pouvoir, comme de l’opposition.

On peut être sûr que tous ceux qui cherchent des raisons de gagner du temps quant à la remise en cause de leurs privilèges, ou rentes de situation, vont très bientôt nous expliquer que la croissance de l’économie marocaine cette année démontre que les choses sont en train de s’arranger toutes seules, et que ce n’est pas le moment de prendre les risques inhérents à tout changement.

Une promesse de taux de croissance de l’ordre de 7% démobiliserait inévitablement les énergies réformatrices, comme un petit héritage ralentit l’ardeur du chômeur à chercher un emploi (…).
Jean-Louis Servan Schreiber