Chronique
Le candidat à 100 dollars
À 100 dollars le baril, le pétrole rappelle une évidence : notre pouvoir d’achat dépend encore trop des chocs venus d’ailleurs.
Un nouveau candidat vient de faire irruption dans la campagne électorale marocaine. Il ne figure sur aucune liste, ne colle aucune affiche, ne tient aucun meeting et ne promet aucun emploi. Il s’appelle le Brent. Et il vient de franchir ce 9 septembre la barre des 100 dollars.
À deux semaines des législatives du 23 septembre, le timing est presque insolent. Car s’il y a bien un sujet sur lequel tous les partis se prononcent déjà durant cette campagne, c’est le pouvoir d’achat. Salaires, prix, carburants, aides sociales, fiscalité… Chacun y va de ses propositions, ses chiffres et ses promesses.
Mais pendant que nous débattons de ce que le prochain gouvernement pourra faire, les marchés internationaux viennent nous rappeler une réalité beaucoup moins confortable : une partie du pouvoir d’achat des Marocains se décide à plusieurs milliers de kilomètres du Maroc.
C’est à se demander si finalement le chiffre le plus important pour notre économie en cette année électorale n’était ni les 5% de croissance prévue pour 2026, ni le déficit budgétaire maîtrisé à 3,5%, ni le niveau des investissements publics record, mais tout simplement le prix d’un baril de 159 litres ! La question mérite d’être posée.
Car le Maroc peut faire beaucoup de choses correctement chez lui et voir une partie de ses cartes rebattues par une variable sur laquelle il n’a pratiquement aucune prise. Une attaque au Moyen-Orient, un tanker bloqué à Ormuz, une déclaration agressive des généraux iraniens…
Nous en avons fait l’expérience ces cinq dernières années.
Chaque flambée des cours, causée par la guerre en Ukraine ou la crise au Moyen-Orient, finit par remettre les carburants au centre du débat sur le pouvoir d’achat. Et le pétrole possède une particularité redoutable: il contamine assez rapidement tout ce qu’il touche, un peu comme le Covid-19.
Un baril négocié à 100 dollars dans les bourses internationales ne reste jamais longtemps dans les écrans des traders, il voyage, entre dans le réservoir de votre voiture, dans le camion qui transporte les tomates, dans le tracteur qui travaille la terre, dans le bus qui transporte les salariés, dans l’avion, l’usine, les centrales de production d’électricité…
Lorsqu’il devient durablement cher, une partie de son coût finit par se promener dans les prix de toute l’économie.
Aujourd’hui, le problème est même plus large que le seul baril. Car les tensions touchent également, et avec une tension multipliée par deux, les produits raffinés que nous importons.
À Rotterdam, là où nous faisons nos emplettes, le diesel se négocie autour de l’équivalent de 199 dollars le baril, avec des marges de raffinage qui ont atteint des records. Autrement dit, ce que nous mettons réellement dans nos réservoirs subit une pression encore plus forte que le pétrole brut.
Voilà qui donne une saveur particulière au débat électoral sur le pouvoir d’achat. Cela ne signifie évidemment pas que la politique ne peut rien faire. Bien au contraire.
Un gouvernement peut agir sur la fiscalité, la concurrence, les aides ciblées, les revenus ou la protection des ménages les plus fragiles. Mais chaque mesure a un coût.
Subventionner massivement l’énergie protège le consommateur aujourd’hui, mais présente la facture au contribuable demain. Réduire les taxes soulage la pompe, mais prive le budget de recettes. Laisser les prix monter protège les finances publiques, mais pas le portefeuille. Bref, il n’existe pas de bouton magique «pouvoir d’achat».
Et c’est peut-être là que le baril à 100 dollars nous rappelle quelque chose de beaucoup plus important pour les prochaines années.
La politique énergétique est aussi une politique de pouvoir d’achat. Produire davantage d’électricité solaire et éolienne, électrifier les usages, développer le rail et les transports collectifs, réduire progressivement notre dépendance aux hydrocarbures importés…
Tout cela est généralement présenté comme une politique climatique. C’est aussi une politique économique. Et ça, on ne le dit pas assez. Chaque unité d’énergie que le Maroc peut produire chez lui est une petite partie de son économie qu’un conflit à l’autre bout du monde aura plus de mal à prendre en otage.
Le 23 septembre, les Marocains choisiront leurs députés. Ils pourront récompenser la majorité actuelle, sanctionner son bilan, croire à un programme ou espérer une autre politique économique. Mais certains acteurs continueront à peser sur leur pouvoir d’achat sans jamais passer devant les électeurs. Le pétrole en fait partie.
Et la meilleure promesse électorale à son sujet est peut-être celle qu’aucun parti politique ne pourra tenir en cinq ans : faire en sorte qu’un jour le prix d’un baril à 100 dollars nous intéresse beaucoup moins.
