Archives
Archives 1996 : À bord du «train western»
Il y a 30 ans, des trains verts datant des années 60 transportaient une foule de petits passeurs chargés de ballots de contrebande. Le dernier en partance de Tanger, célèbre sous le surnom de «train western», était l’un d’entre eux.
Cette dame est grosse, indiscutablement. Elle doit faire facilement 1,5 m de tour de hanches. Ce qui est curieux, c’est qu’elle fait aussi 1,5 m de tour de poitrine et également – de plus en plus étrange – 1,5 m de tour de taille.
Une tour, en quelque sorte. En fait, l’observateur averti aura vite fait de comprendre que cette dame dissimule sous sa djellaba jaune vif l’équivalent de trois ou quatre mille dirhams de marchandises.
Des fins de stocks de Fnideq, pour la plupart, une trentaine de pyjamas dont elle s’est ceinturé le corps d’une manière parfaitement homogène. Elle n’est pas la seule «tour», à bord du train de nuit. Au fil des compartiments, on en croise des mauves, des grises et des chamarrées. Autre subterfuge en vogue pour passer des marchandises : le faux bébé.
Le principe consiste à ceinturer un ballot sur son dos à la manière dont on ceinture un enfant et de coincer ce dernier contre l’angle du wagon, de manière à le dissimuler du regard d’un éventuel contrôleur. Ce qui est peu crédible, puisqu’un vrai bébé dans cette position aurait le temps de mourir étouffé cent fois pendant le trajet.
Bien entendu, ces supercheries grossières ne trompent personne, et surtout pas les contrôleurs de l’ONCF. Ces images caricaturales sont le résultat direct de la campagne de lutte anti-contrebande : un nouveau règlement est passé, en effet, en vertu duquel un voyageur a droit à un maximum de deux bagages à main.
Tout excédent doit être placé dans la soute…, autant dire être perdu, puisque les douaniers ont pris la fâcheuse habitude de vider régulièrement celle-ci de tout ce qui s’apparente de près ou de loin à un colis de contrebande.
Résultat : les passeurs – généralement des passeuses – rivalisent d’imagination pour n’avoir à transporter que deux paquets en dissimulant grosso modo le reste. Personne n’est dupe, mais une sorte de guerre psychologique s’installe de cette manière.
Les femmes-tours ou celles aux faux bébés semblent dire aux contrôleurs : «Prends-moi mes marchandises si tu peux». Et les contrôleurs jouent le jeu en feignant de trouver tout à fait sveltes les nombreux bibendums qu’ils croisent au fil des wagons. L’ambiance reste conviviale.
À une vieille dame qui n’est apparemment pas au courant du nouveau règlement et qui transporte trois paquets, le contrôleur, au regret d’utiliser ses prérogatives, proposera de refaire ses ballots de manière à sacrifier uniquement les marchandises de moindre valeur.
Fatima, la «tour aux pyjamas», vit à Casablanca, «dans un quartier populaire», précise-t-elle. Elle a quatre filles, dont deux scolarisées dans le privé, parce qu’elles se sont fait renvoyer des écoles du «makhzen» et que Fatima tient absolument à ce qu’elles étudient. Pas de mari ? Si, au chômage. Licenciement abusif d’une usine de textile pour cause de syndicalisme excessif, à ce jour non indemnisé. Une procédure judiciaire est en cours.
Le trafic ? Fatima le fait pour que sa famille puisse manger et assure que cela ne l’amuse pas du tout de jouer au clown toutes les nuits, surtout que les douaniers et les gendarmes ne sont pas aussi compréhensifs que les contrôleurs. Et ça leur arrive une fois sur deux de monter à bord du train.
Question absurde : n’arrive-t-il jamais à Fatima de se dire qu’elle enfreint un tout petit peu la loi, quand même ? Petit sourire : «Il paraît, oui. Mais pourquoi ils ne nous arrêtent pas à Benjdia (au départ de Casablanca) ? Et de toute façon, qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? Tu veux que je dise à mes filles de faire les p… ?
Dis au «Makhzen» de nous donner un pécule minimum, de quoi acheter de l’huile et du pain, et on envisagera n’importe quoi, même de vendre de la harira à des maçons». Éclat de rire général dans le compartiment.
Un jeune homme enchaîne à la suite de Fatima : pour survivre, l’État ne lui laisserait que des solutions «de bricolage» comme celle-ci. Lui est boxeur, à l’origine, et les malversations qu’il a constatées au sein de la fédération sont à l’image de toutes celles – nombreuses – du pays.
Un autre jeune homme lui emboîte le pas, et c’est un tir groupé sur la corruption, la politique et les politiciens, l’incompétence des bureaucrates, la gérontocratie, etc. Fatima suit les débats d’un œil distrait.
La politique, tout ça, elle n’y comprend rien et ne veut rien y comprendre. Tout ce qui l’intéresse, c’est d’assurer son «bout de pain» quotidien. Le boxeur lui répond : «Tu fais de la politique sans t’en apercevoir, petite mère !».
A.R. BENCHEMSI

