Archives
1924 : Pour une politique de l’eau au Maroc
Il y a 100 ans, s’il y a bien un maillon faible à reconsidérer, c’est bel et bien l’absence d’une approche intégrée dans la gestion des ressources hydriques au Maroc.
Les récoltes au Maroc qui, jusqu’au milieu de mai, s’annonçaient exceptionnellement belles sous l’influence des pluies copieuses au début du printemps, se réduisent en définitive à une simple moyenne, parce que depuis Pâques elles n’ont pas reçu une goutte d’eau et que par contre elles furent plusieurs fois visitées par le siroco, cet implacable vent du désert qui dessèche tout sur son passage.
Et une fois de plus, on constate que la productivité des cultures dans l’Afrique du Nord ne dépend que d’une seule condition : l’humidité du sol. En Algérie, puis en Tunisie, c’est depuis longtemps un axiome, et voici bientôt un siècle qu’on fait des efforts surhumains pour recueillir les eaux des pluies, barrer les rivières, creuser des puits, installer des norias et des moteurs à vent ou à pétrole, grâce auxquels les colons obtiennent, sauf dans les terrains non irrigables, des rendements avantageux, sinon tout à fait réguliers.
J’ignore si, au Maroc, on s’était imaginé que les eaux du ciel seraient suffisantes, mais nous n’avons jusqu’ici rien fait pour capter les eaux courantes. Cependant, on connaît depuis longtemps le régime des pluies tout au moins dans la partie cultivable de la colonie.
En réalité, elles ne sont guère plus abondantes qu’en Algérie, ne dépassant pas en moyenne une hauteur de 40 centimètres d’eau par an, et en maintes régions beaucoup moins. Il faut pénétrer assez avant dans la chaîne de l’Atlas pour trouver des précipitations plus copieuses.
Toute la différence entre l’hydraulique marocaine et l’algéro-tunisienne réside dans ce fait que la chaîne de l’Atlas est deux fois plus haute et deux fois plus large au Maroc que dans les deux autres parties de notre empire nord-africain. Il en résulte que sur cette chaîne ininterrompue de 700 kilomètres de développement, les eaux du ciel tombent à l’état de neige pendant les deux tiers de l’année, que cette neige, en fondant, peut alimenter une multitude de cours d’eau qui ne tarissent jamais, alors qu’en Algérie, comme en Tunisie, chaque pluie arrosant des sommets des arbres donne naissance à des torrents qui roulent pendant quelques jours des flots limoneux, après quoi leur thalweg reprend son aspect habituel de rivière sans eau.
Lorsque du Maroc moyen on contemple l’immense chaîne presque toujours blanche de neige, on a coutume de dire «l’Atlas est le château d’eau du Maroc». Or, de ce château d’eau s’échappent vingt rivières que nous laissons courir jusqu’à l’Océan ou la Méditerranée sans profit pour personne. L’ensemble des rivières marocaines représente, aux plus basses eaux, un volume de plus de 200 mètres cubes à la seconde, répartis de l’embouchure de la Moulouya aux confins sud du Souss. D’autre part, il est reconnu en agronomie qu’une hauteur d’eau de 30 centimètres venant s’ajouter à celle des pluies naturelles constitue une irrigation suffisante pour la plupart des cultures.
Dès lors, une simple règle de trois nous montre que les 200 mètres cubes d’eau par seconde pourraient fertiliser plus de deux millions d’hectares. Or, tout le monde sait qu’en Afrique une terre irriguée acquiert une valeur énorme que justifie sa productivité, nous connaissons des propriétés de ce genre en Algérie qui se sont vendues à 34.000 francs l’hectare.
Autour de Marrakech des lots irrigués ont atteint une valeur plus grande encore. Sans pousser à 68 milliards le prix des terres marocaines si nous irriguions, on peut estimer sans crainte à plusieurs dizaines de milliards les 2 millions d’hectares que nous laissons, faute d’eau, à peu près incultes et sans valeur. Que faudrait-il pour cela? La volonté de la part du Protectorat de créer cette richesse et l’établissement d’un plan d’ensemble.
Cette volonté et ce plan n’existent pas encore et j’en voudrais donner une preuve caractéristique. Un article dans une grande revue énumère tout ce que nous avons fait, tout ce que nous devrons faire au Maroc. Rien n’est omis dans cette note d’allure très optimiste. Or, il n’y est absolument pas fait mention de l’utilisation agricole des eaux courantes. Non seulement l’Administration n’en a pas dressé les plans, mais elle ne l’a jamais envisagé. Le Maghreb est, de tout le Vieux Continent, le pays le plus apte à enrichir ceux qui l’exploitent à la condition qu’ils lui répartissent les eaux dont il abonde qui n’attendent que des canaux d’irrigation pour féconder la terre.
Petit Casablancais

CamScanner 08-07-2024 09.39
