Chronique
Victimes inégales ?
Une nouvelle économie des réactions envers les crimes commis par les uns ou par les autres voit le jour. Elle opère une distinction abjecte selon l’origine des victimes. Il y aurait visiblement des victimes que l’on pleurerait moins que d’autres.
Aboubakar Cissé, jeune Malien de 22 ans, a été assassiné le 25 avril dans une mosquée en France. Le meurtrier lui a asséné 57 coups de couteau pendant qu’il faisait sa prière, avant de prendre la fuite jusqu’en Italie, à Florence, où il s’est rendu à la police après une cavale de quelques jours.
Jusque-là, cette «histoire» pouvait être mise sur le compte d’un fait divers comme il s’en passe tous les jours et partout. Ce qui est frappant ici, c’est le traitement de ce meurtre par la classe politique française, puisque cela se passe dans une commune du sud de la France.
Depuis quelques années, les responsables du gouvernement français avaient pour habitude de se déplacer sur les lieux d’un crime, surtout lorsqu’il est choquant et qu’il touche des questions sociales ou sociétales sensibles (religion, femmes, jeunesse, quartiers…).
À plus forte raison, quand l’affaire contient un aspect terroriste ou religieux, le ministre de l’Intérieur, qui est également celui des Cultes, ne manquait pas de se déplacer assez vite pour s’enquérir sur place de la situation et pour contenir les éventuels troubles à l’ordre public qui pourraient être causés par les habitants du quartier, la famille de la victime ou les gens qui réclament que justice soit rendue.
Dans cette affaire, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, n’a pas daigné se déplacer. Il a mis trois jours pour aller dans le département où a été commis le meurtre. Et encore pas à la mosquée Khadija de la Grand-Combe, scène du crime, mais à la sous-préfecture d’Alès.
Aux journalistes qui lui posaient la question du pourquoi il n’est pas allé à la mosquée alors que l’élément anti-musulman du meurtre est avéré, il répondait que la victime était en situation irrégulière et n’avait pas ses papiers. Après avoir prétexté qu’il ne voulait pas perturber la famille, les fidèles et les sympathisants qui organisaient une marche blanche en hommage à Aboubakar Cissé.
La veille du meurtre du jeune Malien, le 24 avril, le ministre de l’Intérieur s’est déplacé à Nantes, quelques heures après le meurtre à coups de couteau, aussi, d’une lycéenne. La situation lui permettait peut-être de «briller» médiatiquement, dans un contexte où il prône le durcissement des lois contre «l’ensauvagement… et une société qui veut déconstruire l’autorité».
L’auteur présumé du meurtre de la lycéenne a été hospitalisé en psychiatrie. L’éditorial du quotidien français «Le Monde» de ce week-end dénonce «l’empressement de M. Retailleau à paraître à Nantes (qui) contraste avec son absence, lui qui est chargé des Cultes, de la mosquée de la Grand-Combe». Alors que le président Macron avait très vite dénoncé «le racisme et la haine en raison de la religion» et que le Premier ministre fustige «l’ignominie islamophobe».
La question n’est pas de surveiller l’agenda du ministre français de l’Intérieur. Elle est celle d’observer la différence de traitement selon l’origine des victimes. Médiatiquement, il y aurait des crimes qui compteraient double, car ils contiennent le terrorisme parmi leurs «ingrédients». Et qui peuvent compter triple quand on y rajoute l’antisémitisme.
L’islam continuerait à ne pas rapporter des points ! Ou même à faire perdre ceux que le ministre aurait gagnés ailleurs. Le ministre peut vouloir donner une image d’un politique qui a de la poigne, mais en appliquant une hiérarchie de réactions selon que le crime soit «bancable» électoralement ou pas.
Entretenir la confusion entre islam et islamisme, nier le péril lié à ce dernier quand les victimes sont musulmanes (en disant tout bas que c’est entre eux) et instaurer une concurrence entre les victimes n’est bon pour personne. Les musulmans ont autant le droit que les autres de vivre en paix. La Culture est la solution.
