Chronique
Une existence absurde, à moins que…
Disposer d’une patrie qu’on chérit, qu’on aspire à servir avec abnégation et qu’on est prêt à défendre au prix de sa propre vie, la voilà la meilleure porte de sortie de l’absurdité du monde !
Pourquoi se priver de poser de temps à autre les questions fondamentales qui touchent à notre destin sur terre ? Élevons donc le débat, même si cela aboutit souventement à une forme de pessimisme.
À voir l’état déplorable de notre planète, à voir les ravages climatiques, les dévastations et les conflits, on peine à trouver sens à une existence aussi cauchemardesque.
Décidément, l’expérience n’est jamais transmissible ; les leçons de l’Histoire n’intéressent personne. On répète les mêmes guerres, les mêmes famines, les mêmes injustices, avec la même voracité. Les guerres cesseront-elles jamais ? La famine, l’injustice, la voracité des puissants… À moins que…
Depuis l’homo erectus, notre espèce a cherché à braver cette inexorable feuille de route. Tout a été essayé pour en explorer le code fondateur ou en détourner le mécanisme, le timing et l’intensité. Mystérieux ce triphasé destin de l’espèce qu’est le sempiternel NTM, Naître-Trimer-Mourir !
Sans relâche, sans exception pour personne, sans fin. La mythologie, la religion, l’alchimie, l’art, la philosophie, les sociétés secrètes, les idéologies et, aujourd’hui, la technologie n’y pigent toujours que dalle.
On ira bientôt coloniser l’espace à la recherche de l’immortalité, de l’invulnérabilité épidémiologique, de l’invincibilité, de l’absolu. Vaine quête et piètres retombées. Je l’atteste par avance, l’absurde commandera notre existence jusqu’à l’extinction totale de l’espèce. À moins que…
Quand l’aujourd’hui se consume, il devient un fort banal hier. Lapalissade, certes. Mais, au fil des ans et des décennies, que vaut le vécu de chacun pour les autres ? Rien ! Oualou ! Une monnaie qui n’a plus cours. Et pour soi-même, ressassement et nostalgie ; des regrets et des «si je savais !».
La désintégration se met en marche. La peau se couvre de rides pour se transformer en une sorte de carnet de bord échu. Aussi insignifiante qu’un calepin d’épicier aux dettes éteintes. Les articulations subissent les assauts récurrents des arthrites, périarthrites et autres arthroses.
La sécheresse investit les neurones, les reins, les testicules, le visage, les mollets, les plantes des pieds, les amitiés et… les amours. L’ouïe s’alourdit peu à peu, la vue floute tout ce qui bouge et l’entendement se fait de plus en plus fermé à l’air du temps. À moins que…
Alors on se rend vite compte de l’ampleur de son insouciante «connitude». Il est si loin le temps où l’on était si féru d’hormones qu’on négligeait les neurones. Pardi ! On croyait mordicus à sa géniale singularité.
À l’âge de l’inventaire, où les audaces ont cédé la place aux servitudes, on se met à se demander pourquoi on s’est si peu et mal écouté, pourquoi on n’a pas renversé toutes les tables sur la gueule de tous les DrKnock du formatage déguisés en formateurs et même pourquoi on a été faire des études qui, somme toute, n’ont servi qu’à hypertrophier notre jobardise.
Le mariage vient couronner ce qui s’apparente davantage à une foultitude de lâchetés qu’à une prétendue réussite sociale. Advient alors l’ère des compromissions maquillées en compromis.
Un exécrable capharnaüm d’idioties où se bousculent la fausse fierté, les exploits carriéristes accomplis sur le dos de son prochain, la médisance et la curiosité malsaine, les amitiés nocives tissées en associations de malfaiteurs, le crédit de la baraque sur vingt-cinq ou trente ans, les vacances où l’on se joue la comédie du bonheur assaisonné aux rictus dûment imbéciles.
Et puis, et puis…, la quarantaine et sa crise d’identité sociale, la cinquantaine et sa fatuité face à la meurtrière compétition, la soixantaine et ses aigreurs. Enfin, la vieillesse avec ses servitudes et ses amertumes expédiées en soupirs au ciel, faute d’oreilles terrestres compatissantes.
L’heure de la seule vérité tangible d’ici-bas qu’est la mort approchant, on se tourne alors vers son entourage pour prodiguer les conseils démobilisateurs que personne n’écoute et où les remords et les visions hallucinogènes du mandala eschatologique tiennent lieu d’ultime baroud d’honneur.
Une minute, une bien orpheline minute avant de rendre l’âme, on voit défiler le film d’une vie sans grand sens à la vitesse de la lumière du néant. Là et seulement là, on comprend qu’on a été dupe, lamentablement trompé par ses impulsions de jeunesse, ses compulsions d’adulte et ses pulsions de vieillard. Et qu’il n’existe aucun moyen de rectifier quoi que ce soit à la feuille de route ainsi consommée. À moins que…
À moins que l’on donne sens soi-même à une vie qui n’en a point. Et ce sens n’éclot que dans le collectif. Dans l’appartenance à un destin commun, à un récit historique partagé, à une culture qu’on fait sienne comme un alphabet. Depuis la nuit des temps, l’homme a ressenti le besoin de partager un destin qui pèse lourd dès l’arrivée à la vie.
Il a alors inventé le mariage, la propriété, puis le clan, la tribu et, enfin, la nation. C’est en cela que le patriotisme restera l’expression la plus aboutie de l’harmonie entre l’homme et le monde. On y cultive l’amour de son prochain et on y récolte l’estime de soi.
Disposer d’une patrie qu’on chérit, qu’on aspire à servir avec abnégation et qu’on est prêt à défendre au prix de sa propre vie, la voilà la meilleure porte de sortie de l’absurdité du monde !
L’unique moyen d’échapper au néant sidéral que constitue le non-sens de l’existence.
C’est ainsi que je conçois le sens de mon existence ici-bas et c’est avec le sourire aux lèvres que je quitterai ce monde après avoir aimé ardemment mon Maroc et chanté ses louanges tous azimuts !
Face au déluge de l’uniformisation et de l’anonymisation, mon identité plurielle marocaine restera mon refuge. Al Hamdoulillah !
