Chronique
Une démocratie sans démocrates ?
Au lieu de s’atteler à encadrer et former les populations rurales et urbaines au dialogue digne et au résonnement nuancé, les élites ont, elles-mêmes, succombé à la facilité du populisme et souvent à l’affairisme.
Non, rien à voir avec l’excellent ouvrage de Ghassan Salamé («Démocraties sans démocrates», Fayard, 1994) qui traite plutôt des «politiques d’ouverture dans le monde arabe et islamique».
Je veux parler du périple démocratique marocain qui présente de plus en plus de signes inquiétants. Le signe le plus manifeste consiste à diaboliser les plus optimistes parmi nos compatriotes, tout en glorifiant les opposants de la vingt-cinquième heure qui voient tout en noir.
Plus globalement, la raison cède souvent la place aux humeurs et les arguments sont supplantés par les règlements de comptes personnels. Je peine à comprendre des acteurs politiques ou de la société civile qui semblent hors-sol face aux défis qui guettent le Royaume de toutes parts.
Ajoutez à cela les différentes échéances géostratégiques, diplomatiques, sportives et électorales qui conditionneront la réussite ou l’échec de l’émergence tant attendue du Royaume.
Comment permettre qu’un repris de justice, condamné pour pédophilie, et qui se considère mensongèrement comme un réfugié politique, puisse continuer, toute honte bue, à insulter nos institutions et diffamer tous azimuts à partir de Tunis sous la protection d’un dictateur, là même où l’on a embastillé la quasi-totalité des leaders du pays ?
Comment permettre que le buzz devienne la règle en matière de militantisme politique ? Comment tolérer davantage l’extorsion de l’État par des aboyeurs déguisés en journalistes ? Ou par des voyous qui, à partir de Montréal, Madrid, Paris ou ailleurs, ne cessent de mitrailler les réseaux sociaux de fake news sur le Royaume et ses institutions ?
Toutes ces «misères» sont commises sous le regard de la caste des «droits-de-l’hommistes» qui n’est obsédée, elle, que par les droits «sacrés», jamais par les sacrés devoirs ! Cette caste fait dans le copié-collé, refusant au Maroc le loisir de continuer son chemin démocratique spécifique.
La démocratie n’est pas un schéma monolithique, invariable et transposable à volonté, partout dans le monde. Car, tout compte fait, de quoi s’agit-il sinon de permettre de construire et consolider un vivre-ensemble où règne l’épanouissement de chacun et de tous dans la paix et l’harmonie ? Chaque pays doit s’en acquitter à sa manière, dans le respect de ses spécificités ethnoculturelles.
Le chemin parcouru par le Maroc sur le registre démocratique est déjà impressionnant. Alors que le parti unique a miné nombre de pays arabes et africains, des lendemains de leurs indépendances jusqu’à il y a peu, le pluralisme partisan marocain date des années trente du siècle dernier ! Le puzzle institutionnel marocain est aujourd’hui l’un des plus riches du monde.
Tout y est : des élections transparentes, un Parlement dynamique, huit partis politiques majeurs et une flopée de «hezbicules» allant de l’extrême gauche à l’extrême droite, une vingtaine de syndicats professionnels, près d’un quart de million d’associations, une presse libre, un taux de pénétration considérable de l’Internet et des réseaux sociaux…
Bref, tous les instruments démocratiques et une grande variété d’institutions animent le choix démocratique du Royaume. Mais, hélas, il manque l’essentiel : les démocrates ! Au lieu de s’atteler à encadrer et former les populations rurales et urbaines au dialogue digne et au résonnement nuancé, les élites ont, elles-mêmes, succombé à la facilité du populisme et souvent à l’affairisme.
Populisme et affairisme, n’est-ce pas précisément le binôme qui a naguère corrompu la démocratie et permis l’avènement du fascisme et la toute-puissance du nazisme ? Rebelote ! Aujourd’hui, au moment où nous bâtissons la démocratie, l’Occident épouse gaillardement le populisme et assène constamment, sans trop de regret, des coups mortels à cette dernière.
C’est dans cette atmosphère internationale particulièrement électrifiée et confuse, où le chauve est jalousé pour ses sourcils, que les ennemis de l’intérieur intensifient leurs campagnes haineuses contre leur propre pays.
Ne parlons pas des brigades électroniques islamistes, idéologiquement orientées par le blablateur en chef et son «boy-ouanou», qui deviennent de plus en plus enragés au fil des réalisations gouvernementales grandioses et à l’approche des législatives.
Les uns et les autres ont réveillé la bête dont l’instinct premier est la dévastation. Voudraient-ils doper les adversaires les plus résolus du Royaume à l’étranger qu’ils ne s’y prendraient pas autrement ?
Puis il y a l’ignorance réelle ou simulée par beaucoup de la règle fondamentale selon laquelle aucune démocratie ne peut s’épanouir et s’améliorer sans la démocratisation des savoirs et de la recherche.
Dans une économie mondiale où prévaut la connaissance, seules les sociétés largement baignées par la technologie peuvent s’en sortir, quelles que soient leurs difficultés. Le cas israélien est édifiant à cet égard.
Pour les seuls onze mois écoulés de 2025, le marché des transactions technologiques d’Israël a enregistré près de 70 milliards de dollars via une centaine d’opérations. Ainsi, la démocratie israélienne en interne demeure solide en dépit de la guerre et des fissures graves au sein de la société entre les ultraconservateurs et le reste de la population.
Au Maroc, la cinquième colonne ne reconnaît au Souverain aucun mérite alors qu’il s’est investi depuis son intronisation dans un sacerdoce sacrificiel qui a étonné les grandes et les petites nations. Mais le Maroc a connu pire que ces «ennemis organiques» et a toujours fini par prendre le dessus. Même quand il dort, le lion garde les yeux ouverts.
Oui, le Souverain a rempli son contrat de la Baya’a ; la démocratie est là et bien là. Mais où sont les démocrates ?
