Chronique
«Un simple accident» pas si simple
Un «thriller» simple et accessible, avec la tension et le suspense qu’il faut. Un film avoisinant parfois le théâtre de l’absurde, adapté au cinéma en troquant les décors du studio contre des paysages grandeur nature, clandestinité oblige.
Un chien écrasé en pleine nuit, une panne de voiture et la vie de plusieurs protagonistes qui se trouve soudain bouleversée par une mémoire encore douloureusement récente.
Les protagonistes sont un mécanicien chez qui le père de famille est venu chercher de l’aide pour dépanner sa voiture. Vahid, le mécanicien, reconnaît en lui son tortionnaire en prison.
Il le suit, l’enlève et s’apprête à l’enterrer vivant dans un terrain vague, jusqu’à ce que le tortionnaire présumé crie à l’erreur et que le doute s’installe. Vahid arrête momentanément sa vengeance jusqu’à ce qu’il soit sûr de l’identité de son otage qu’il remet dans son Van pour aller s’en assurer d’auprès d’anciennes victimes du même tortionnaire, surnommé «la Guibole».
Un nouveau genre filmé clandestinement ?
Le film est une suite de plans-séquences avec de très longues tirades dans des saynètes qui s’enchaînent, comme au théâtre. Le réalisateur était obligé d’user de cette théâtralisation, car, comme ses précédents films, «Un simple accident» a été tourné clandestinement dans son pays, l’Iran.
Jaafar Panahi vit toujours en Iran, qu’il ne veut pas quitter, et où il a réalisé tous ses films, la majorité clandestinement, puisqu’il y a été condamné en 2010 à 20 ans d’interdiction de réaliser.
Beaucoup de longs plans-séquences, pas le temps de faire et refaire des scènes, comme dans un tournage normal. Les acteurs, tous formidables, avaient des «tartines» de texte à sortir en passant par toutes les émotions, tout en prenant les mêmes risques que le réalisateur en tournant dans un film clandestin.
Les personnages sont des personnes qui ne rêvent que de vengeance, mais tout en se posant la question : jusqu’à quel point cette vengeance doit s’exercer ? Et au-delà, s’il fallait appliquer le même mode opératoire que celui des bourreaux et des tortionnaires ou bien s’élever, sans aller jusqu’au pardon, à trouver une autre manière pour dépasser le traumatisme subi. Vaste question.
Le film montre aussi que Bassidji ou Pasdaran, les plus fidèles serviteurs du régime des mollahs, peuvent être capables de faiblesse, mais pas de repentance. Un message d’espoir malgré tout, celui que le régime peut aussi tomber. Jaafar Panahi fait allusion, de manière habile, à l’après-régime des mollahs, en espérant que l’avènement de la démocratie soit toujours possible en Iran et que peut-être ce jour est de plus en plus proche.
Sur fond de drame et de douloureuses réalités d’un peuple qui vit toujours une dictature «théocratique», le film contient sa dose d’humour qui permet de montrer une autre facette du pays, celle de la corruption, avec des séquences ubuesques de vigiles qui rackettent, d’infirmières qui réclament des pourboires et des pompistes qui essaient de gonfler la facture au moment du paiement.
Un pari gagné
Le pari est gagné, le film est Palme d’Or 2025 du Festival de Cannes. La réalisation est propre, les prises de vue maîtrisées et le suspense est là pour donner envie de connaître le fin mot de l’histoire. Surtout, les acteurs sont tous incroyables. Inutile de préciser que le film a été réalisé avec aucun financement iranien.
Pendant la cérémonie de remise de la Palme d’or, Jaafar Panahi continue de déclarer qu’«un simple accident, ce n’est pas nous qui l’avons fait, c’est la République islamique qui a fait ce film. C’est elle qui nous emprisonne. Elle doit donc savoir que quand elle emprisonne un artiste, elle doit en assumer les conséquences».
Devant ce film insolite et passionnant, on ne peut que souhaiter que Jaafar Panahi continue de réaliser des films, clandestinement ou pas. Ce qui est presque sûr, car comme dit l’adage, «un accident est un accident, deux accidents c’est une règle mathématique».
Un simple accident est un film éminemment politique et la preuve, s’il en fallait une, que l’art peut survivre à la censure et dire ce que les régimes veulent faire taire. La Culture est la Solution.
