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Chronique

Un marché d’art ne comptant pas pour rien

J’ai assisté samedi 28 octobre à une vente aux enchères caritatives en faveur des sinistrés du séisme d’Al Haouz. Au-delà de la solidarité avec les victimes, ce fut une occasion de voir l’état du marché de l’art contemporain marocain et de l’altruisme de ses professionnels.

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L’intention était belle, l’action louable, le lieu approprié, les personnes impliquées animées par un esprit de solidarité trop visible, ostentatoire même. Bref, tout était parfait pour exprimer sa solidarité avec les sinistrés et pour (dé)montrer à quel point les acteurs de l’art contemporain marocain sont animés par un amour indéniable pour leur patrie. Le communiqué de presse finissait avec cette phrase, dont je n’ai changé aucun mot : «“Unis pour le Maroc” témoigne de la participation de la communauté artistique à l’extraordinaire élan de solidarité des Marocains face au terrible séisme qui a frappé notre pays».

Vu, lu et entendu
Après cette introduction dithyrambique, je ne peux pas passer à côté des autres choses que j’ai vues, entendues et lues pendant l’événement, parce que c’en était un, et pendant le post-événement, la soirée qui l’a suivi.
Car en paraphrasant l’adage «Chassez le naturiste, il revient au bungalow !», une vente aux enchères, comme celle-ci, est aussi le moment pour voir, au-delà de la catastrophe, qu’en est-il de la «solidarité» entre les acteurs du marché de l’art au Maroc ? Et surtout, qui décide des règles de l’art, des cotes des artistes, de la valeur des tableaux… ? Il est bien entendu qu’un seul événement ne peut refléter toute la «lumière» sur un secteur artistique, mais il s’agit d’une chronique, alors je dis ce que j’ai ressenti et ce que je pense.

La vente aux enchères était à l’initiative des professionnels des métiers de l’art, des galeries et des artistes qu’elles représentent (sic). Les 119 œuvres d’artistes marocains et du reste du continent africain, mises en vente, ont été exposées au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain, depuis le 25 octobre. Il faut dire qu’il y avait aussi des œuvres d’artistes qui se disent «indépendants». L’acception du mot ici ne reflète pas une indépendance dans le sens d’émancipation artistique, mais veut simplement dire que ces artistes ne dépendent pas d’une galerie ou d’un marchand d’art. Et c’est là où ça devient intéressant.

Qui ‘‘cote’’ un artiste ?
Dans le monde, ce qui détermine la cote d’un artiste et la valeur de son œuvre est en fonction de plusieurs critères, tels que sa notoriété, la qualité de son travail, les expositions auxquelles il a participé démontrant la reconnaissance par des pairs, les curateurs, les musées, les galeries, les collectionneurs… Sauf que, dans le plus beau pays du monde, ce sont les galeristes qui déterminent la valeur de l’artiste et de son œuvre.

J’ai alors entendu des artistes râler en voyant la valeur de leur œuvre baisser parce qu’ils ont refusé de dépendre d’un marchand d’art. J’ai vu des artistes dont la valeur a grimpé, alors qu’ils sont au début de leur carrière, juste parce que le galeriste dont ils dépendent l’a décidé ainsi. J’ai vu aussi des artistes qui ne touchent presque rien des revenus de la vente de leurs œuvres. Le fait de mettre leur nom dans un catalogue ou une exposition leur suffit. Et tout à l’avenant. C’est dire le nombre de choses non analysables de manière objective dans ce pays. Tout cela peut se faire, car nous manquons de véritables critiques d’art, maillon incontournable, en principe, dans ce marché de l’art.

À qui profite le séisme ?
Résultat de l’opération, sur fond d’action caritative, les collectionneurs ont fait leur marché en achetant des œuvres pour moins que la moitié de leur valeur annoncée. Avec un commissaire-priseur qui annonçait des prix de départ encore plus bradés que ceux indiqués sur le catalogue. Un patron célèbre d’une galerie célèbre de Tanger, assis à côté de lui pendant la vente, commentant les œuvres à coup de «c’est un joli tableau» ou «il s’agit d’une œuvre magnifique» ! L’art contemporain est à ce niveau chez nous. Et l’on profite d’une catastrophe pour jouer à la bourse du marché de l’art contemporain marocain, en baissant la valeur des artistes que les galeristes n’aiment pas et pour pratiquer la plus forte inflation pour ceux qui pourraient rapporter gros aux galeries. Et l’on oublie ce pour quoi tout ça a été fait. Que du faux et de l’usage du faux.
La Culture est la solution.