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Chronique

Un futur déjà présent

Si la science-fiction imagine et met en scène des découvertes scientifiques ou technologiques, la dystopie est en revanche centrée sur les conséquences possibles des changements d’ordre social et politique. Peut-être que nous y sommes déjà.

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De plus en plus, quelques scènes de la vie quotidienne casablancaise me rappellent celles du film «Idiocracy», du réalisateur américain Mike Judge. Le film, même s’il a été produit par la très grande maison de production américaine 20th Century Fox fut, à sa sortie en 2006, un retentissant échec au box-office. Un échec presque volontaire, car les producteurs de la Century Fox ne lui ont fait que très peu de publicité et ont même retardé sa présentation au public.

À sa sortie, le film a été projeté dans cent trente salles de cinéma seulement. Une pacotille dans un pays qui en compte 40.000. Il est donc naturellement passé inaperçu. En dehors des États-Unis, l’on ne pouvait voir le film qu’en DVD, sous le titre Planet Stupid. Deux années plus tard, le film acquiert toutefois le statut de «film culte». Reconnu, entre autres, par le «New York Times», le «Washington Post» et le «Guardian» qui a titré sa critique du film par «Un regard prophétique et inquiétant sur l’avenir de l’Amérique – et notre époque de stupidité». Le Guardian rajoute même que le film ressemble, en 2021, davantage à un documentaire qu’à de la science-fiction, tellement il est d’actualité !

Vider les interactions sociales de leur stupidité
Le mot est dit. En paraphrasant le titre d’un autre film marocain de Mostafa Derkaoui, c’est la stupidité de quelques scènes sans signification de la vie quotidienne marocaine qui faisait à chaque fois remonter à la surface de ma mémoire «Idiocracy».
Le film raconte l’histoire de Joe Bowers, prototype d’un Américain moyen en tout (pardon pour l’euphémisme), choisi par le Pentagone comme cobaye d’un programme d’hibernation destiné à préserver les meilleurs éléments jusqu’aux périodes de conflits. Le programme va mal tourner et Joe Bowers, malencontreusement oublié, ne se réveille que cinq siècles plus tard. Il découvre alors une société devenue tellement stupide, et dans laquelle l’espèce humaine a radicalement baissé de niveau moyen d’intelligence qu’il est devenu l’homme le plus brillant sur la planète. Le film est une sorte de dystopie satirique de science-fiction. Le réalisateur y critique «l’évolution» vers une société rongée par l’anti-intelligence, le mercantilisme, la surpopulation, la consommation de masse, la pollution et la dégradation de l’environnement.

Éviter l’engrenage de la bêtise
En revenant à notre réalité marocaine, ce n’est pas la métaphore du quotient intellectuel de Joe Bowers qui est intéressante ici, c’est la baisse abyssale du QI moyen de la population tout entière qui est inquiétante. Ce qui est encore plus inquiétant, c’est le constat que l’on ne fait rien pour y remédier. Le plus inquiétant encore, c’est que la dystopie satirique de Mike Judge devient plus que jamais d’une hyperactualité déconcertante. Enfin, ce qui est inquiétant plus que tout, c’est le fait que nous nous n’inquiétons pas du tout de cette régression que nous ne pouvons que constater tous les jours, aujourd’hui.

Le proverbe marocain «passer directement du déplacement à dos d’âne à l’avion» décrit celui qui passe sans transition d’un état d’analphabète à l’âge d’internet et des réseaux sociaux. Ou d’un sous-développement chronique à la technologie la plus avancée, sans aucune préparation. «Idiocracy» décrit une société composée d’individus remplis de certitudes et qui ne sont «armés» d’aucun esprit critique. Il faut dire qu’il s’agit de la mission d’un service public d’éducation et de culture que de préparer les citoyens à devenir moins bêtes et moins influençables. Et si en plus l’on permet l’existence d’un débat public qui n’insulterait pas ce qui resterait encore intact d’intelligence résiduelle, ce serait une belle option pour aider le schmilblick à avancer. À bon entendeur, salut. La Culture est la Solution.