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Chronique

Un dirham stable, mais pour qui ?

La banque centrale veille à l’équilibre du marché. Et pilote cette transition avec une grande prudence. Mais les signaux venus du terrain sont de plus en plus forts. Et ils méritent d’être entendus.

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On dit souvent que la stabilité monétaire inspire confiance. Et sur le papier, notre monnaie nationale coche la case. Depuis le lancement de la première phase de flexibilité en 2018, le dirham est resté calme.

Trop calme même. Contre l’euro, contre le dollar, la monnaie nationale fait preuve d’un sang-froid à toute épreuve, malgré les tempêtes : crise du Covid, inflation mondiale, guerre en Ukraine, crise énergétique, séisme local ou retour en force de Trump et de sa politique ultra-protectionniste.

Le dirham encaisse, amortit, rassure. Et pourtant, une question revient avec insistance : cette stabilité, sert-elle vraiment tout le monde ?
Posons les termes du débat. Un dirham stable, c’est bon pour les importateurs.

Pour les entreprises qui achètent leurs intrants à l’étranger, pour les opérateurs qui paient en devises, pour les ménages qui consomment des produits étrangers. C’est aussi de bonne guerre pour le Trésor : cela permet de lisser les charges de la dette extérieure, de préserver les équilibres budgétaires, de rassurer les partenaires internationaux.

Mais de l’autre côté du terrain, les exportateurs, eux, sont pénalisés. Dans un monde où la compétitivité se joue parfois à quelques centimes près, un dirham fort, ou du moins rigide, pèse lourd. Quand l’euro chute ou le dollar joue au yoyo, les entreprises marocaines qui vendent à l’étranger doivent redoubler d’efforts pour rester compétitives.

Et elles le disent de plus en plus ouvertement: dans la bataille des marges, un taux de change trop figé peut devenir un handicap.
D’autant plus que nos concurrents directs, eux, ne se privent pas de faire jouer leur monnaie comme un levier de compétitivité.

La Tunisie, l’Égypte, la Turquie… ont toutes adopté des politiques de change agressives ou laissé filer leur monnaie pour soutenir leurs exportateurs, pratiquant parfois un «dumping» monétaire assumé. Et pendant ce temps-là, le Maroc joue le jeu de la stabilité, parfois au prix fort.

Ce débat n’est pas nouveau. Il revient par cycles, au rythme des conjonctures. Mais aujourd’hui, il prend une tournure plus urgente. Car le Maroc cherche à booster son modèle productif, à exporter plus, à conquérir de nouveaux marchés, à accélérer sa croissance et créer des emplois en masse…

Or, une monnaie trop stable dans un environnement mondial instable peut finir par désavantager ceux qui produisent et qui vendent, au profit de ceux qui importent et qui consomment. Et surtout, ce qu’on disait il y a deux ou trois ans pour défendre la stabilité du dirham ne tient plus aujourd’hui.

Car les prérequis macroéconomiques sont là : réserves de change confortables, inflation sous contrôle, finances publiques en voie de redressement, un secteur bancaire toujours aussi solide, et surtout des opérateurs qui se sont habitués à traiter dans un marché de change flexible, même s’ils ne jouent que dans une petite bande de 5%.

Pour toutes ces raisons, les autorités monétaires peuvent élargir cette bande de fluctuation du dirham sans craindre une tempête…
Il ne s’agit pas ici de plaider pour une dévaluation brutale ou une dérive incontrôlée du dirham. Bank Al-Maghrib a fait le choix dès 2018 d’une flexibilité encadrée, évolutive.

Ce choix a permis d’éviter les chocs et les dérives spéculatives. Mais la question se pose désormais : faut-il passer à la vitesse supérieure ? Donner au dirham un peu plus de liberté, un peu plus de mouvement, pour accompagner une économie qui se doit d’être plus ouverte, plus exportatrice, plus ambitieuse ?

La banque centrale veille à l’équilibre du marché. Et pilote cette transition avec une grande prudence. Mais les signaux venus du terrain sont de plus en plus forts. Et ils méritent d’être entendus. Car la stabilité, si elle devient inertie, peut finir par étouffer ceux qui veulent avancer.

Le dirham est stable. C’est une bonne chose. Mais il faut veiller à ce que cette stabilité ne devienne pas un confort pour certains… et un boulet pour d’autres.