Chronique
Sur la bonne voix… de synthèse
Désormais, il suffira de quinze secondes pour que tout ce que vous direz soit retenu contre vous. Quinze petites secondes d’un échantillon audio, c’est uniquement ce qu’il faut au dernier-né du géant américain de l’intelligence artificielle pour reproduire votre propre voix.
Voice Engine, c’est son nom, a donc plusieurs cordes vocales à son arc, ce qui en fait une arme technologique pour le moins redoutable. Une véritable prouesse dont le retentissement a largement été masqué par la gravité du vacarme des inquiétudes qu’elle suscite. Un bruit médiatique qui a provoqué cette semaine des pics d’audience très aigus.
Il faut dire que les nombreuses applications que ce nouvel outil permet désormais sont loin d’être tombées dans l’oreille d’un sourd. À commencer par celle de tous ceux qui y voient le moyen de tromper de quelque manière que ce soit leur cible à des fins frauduleuses.
Les voix, aussi divines soient-elles, étant devenues pénétrables, notre sens de l’ouïe est désormais déboussolé par cette technologie qui fait tampon sur nos tympans. Même l’oreille la plus absolue risque fort de devenir obsolète face à des intonations de synthèse qui dépassent l’entendement.
Confronté à tant d’étonnement, OpenAI s’est fendu d’un communiqué dans lequel la société promet de restreindre l’utilisation de son invention pour empêcher des crimes via l’usurpation d’identité. De belles intentions qui n’engagent que ceux qui y croient. À bon entendeur, salut !
L’entreprise basée à San Francisco annonce également avoir «mis en place un ensemble de mesures de sécurité, comme une marque en filigrane pour pouvoir retracer l’origine de tout son généré par Voice Engine». Des paroles et encore des paroles qui n’auront que peu d’échos dans un monde de plus en plus sourd aux discours rassurants des ténors de l’intelligence artificielle. D’autant plus qu’il existe un sérieux précédent.
Il y a quelques jours, un acteur de la campagne d’un rival démocrate de Joe Biden n’a rien trouvé de plus éloquent que de mettre au point un programme automatisé imitant la voix du chef de l’État. Cette dernière était utilisée pour téléphoner à des électeurs et les inciter à s’abstenir lors de la primaire du New Hampshire. Un fait divers qui n’a pas manqué de rendre aphone le principal intéressé.
Les États-Unis ont depuis interdit ces appels générés à travers l’IA, afin de lutter contre toutes sortes d’arnaques. Dans le même temps, la Maison-Blanche a pris, fin mars, une série de mesures.
Le sujet est tellement sérieux que la vice-présidente en personne, Kamala Harris, n’a pas hésité à donner de la voix lors d’une conférence de presse pour annoncer de nouvelles dispositions visant à mieux réguler l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les administrations publiques.
Dans le sillage des États-Unis, l’UE vient de demander aux grands réseaux sociaux et moteurs de recherche de réduire les risques de diffusion de fausses informations qui pourraient tromper les électeurs. Une recommandation qui survient après l’adoption par le Parlement de Bruxelles, le 13 mars dernier, d’une législation encourageant le développement de l’IA tout en cherchant à limiter les dérives potentielles.
Des préoccupations qui ont en ligne de mire la tenue en juin du prochain scrutin européen. À l’instar du Vieux Continent, cette année a connu ou connaîtra des opérations de vote dans 68 pays, soit la moitié de la population de la planète.
C’est dire à quel point ce contexte électoral mondial «donne le la» de la chasse aux voix… de synthèse.
