SUIVEZ-NOUS

Chronique

Réseaux sociaux et intellectuels de quatrième division

Au sein des sociétés dynamiques, la place des intellectuels est centrale. Le mouvement du monde est devenu si vertigineux que les grands dirigeants de ce dernier eux-mêmes ne peuvent en saisir l’alchimie et le sens des vecteurs. Seuls les intellectuels peuvent en décoder les mécanismes et donner sens aux mouvements – souvent torrentiels – qui le traversent.

Publié le


Mis à jour le

À l’heure d’une globalisation effrénée où le Sud a perdu le Nord et le Nord son âme, les problématiques majeures sont devenues des équations à plusieurs inconnues. Hélas, cette globalisation est devenue synonyme d’uniformisation par le bas, ce qui a précipité la pensée dans le manichéisme, la médiocrité et, par conséquent, dans une vacuité inédite.

Depuis l’aube du siècle, ce mouvement s’intensifie crescendo par le biais des réseaux sociaux qui n’obéissent à aucune norme éthique, aucune ligne rouge, puisque les superpuissances elles-mêmes semblent incapables d’en imposer. Par ailleurs, si ces réseaux sociaux ont la vertu éthologique de mesurer et refléter le pouls socioculturel des sociétés, ils favorisent, avec une intensité foudroyante, la métastase des clichés, le règne de la moutonnerie et, plus grave encore, la propagation de ce qu’on peut appeler «la culture du café de commerce».

Une espèce de malapropisme, souvent jumelé à un pédantisme si cruellement creux que l’on se demande si l’on n’a pas plutôt affaire à un vaste delirium diarrhéique de facture dépressive. Rien n’est plus désespérant, en effet, que certains abrutis opérant notamment dans la sphère facebookienne qui croient le chapiteau intellectuel aussi accessible qu’une auberge espagnole et qu’on peut se draper ainsi allègrement du label de chercheur ou de créatif sans nul besoin d’en avoir la moindre légitimité et a fortiori l’étoffe.

Ce sont ces «intellectuels de quatrième division» qui, haletant sans cesse derrière le buzz, font le plus de bruit dans les réseaux sociaux et, par conséquent, plus de tort à la réflexion socio-empirique, à la pensée politique sereine et même à la pensée tout court.

Entre autres gamineries désuètes, ils affectionnent une terminologie bruyante, uniquement pour épater la galerie facebookienne et non pour aider à comprendre les problématiques de notre temps. Et tout cela sonne bien creux et sent la futilité à mille lieues.

Un intellectuel authentique – j’ai en horreur l’expression «intellectuel organique» ! – ne doit-il pas, avant tout et a minima, prendre la peine de consolider sa propre formation, ce qui constitue une armure méthodologique crédible, avant d’investir le cœur battant de la société dans le but d’y puiser son inspiration ? C’est dire à quelle enseigne la production intellectuelle peut être difficultueuse et sans nul doute éprouvante.

À cette aune-là, les chasseurs de «like» pour des «posts» prétendument «scientifiques» n’ont certainement pas leur place ! On est, en effet, proprement affligé de voir ainsi se déployer sur les réseaux sociaux ces OGM (Organismes grammaticalement modifiés) qui se jouent des concepts en les baladant dans une forêt de «isme» et d’«ologie» pour un résultat souventement médiocre ! Et vaseux surtout, tant la platitude, la bien-pensance et les lieux communs y trouvent refuge, à l’écart de tout soupçon d’innovation.

Chez nous, les pires de ces intrus sont les «fatwaseurs» tous azimuts – cela va du «niquage de mouches» habituel sur les règles des ablutions jusqu’aux secrets de l’atome ! – qui font feu de toute logomachie pseudo-scientifique en instrumentalisant des fragments décontextualisés de la vulgate haditho-coranique aux côtés de citations tout aussi décontextualisées du patrimoine intellectuel universel.

Et c’est ainsi qu’ils se donnent le malveillant «droit» de jeter sur nos gueules ahuries les Durkheim, Sartre, Kant et autre Heidegger, dûment vêtus des burnous d’Ibn Hanbal, d’Ibn Taymiyya, d’Ibn Qayyim al-Jawziyya, de Sayyed Qotb et même, lorsque l’indécence les étouffe, d’Ibn Khaldoun ou d’Ibn Rochd !

Les grandes nations démocratiques s’arment de think tanks et de solides fondations de recherche pour se défendre contre les passions collectives toxiques et les fake news. Dans notre pays où l’enseignement s’est longtemps complu dans une pandestruction chronique, et où «l’ignorance sacrée» (dixit feu Mohamed Arkoun) est constamment recyclée par les forces régressives, les armes de défense contre la médiocrité peinent à émerger. Il n’est donc pas étonnant de voir le corps social constamment éclaboussé par les moindres fake news, les discours exclusivistes, les slogans exclusionnistes ou encore les axiomes mongoliens situés aux confins du fascisme.

Ainsi, à la faveur des manifestations contre le nettoyage ethnique de Gaza en cours ou le nouveau Statut des enseignants, on a vu prospérer des slogans racistes indignes et/ou des approximations directement importées de la doxa islamo-salafiste.

C’est d’autant plus dommageable qu’au Maroc, seuls les partis et autres mouvements au référentiel islamo-totalitaire ou national-arabiste disposent d’organes dogmatiques puissants, tel le MUR péjidiste, destinés à investir l’agora «intellectuelle», notamment universitaire et, surtout, les réseaux sociaux. La société civile engagée dans le combat «modernitaire» et démocratique, malgré son dynamisme croissant, peine à contrer les organes de propagande des forces régressives.

En vérité, quoi que l’on fasse, force est de reconnaître que seuls un enseignement dépouillé de ses tares programmatiques endémiques et un ruissellement culturel dense et inclusif sont à même de protéger les Marocains contre les aspects pervers de la globalisation de l’information.