Chronique
Rachat de la SG : La symbolique d’un deal
Le rachat par le groupe Saham de la SGMB n’est pas seulement un deal portant sur un actif financier. Mais signe la fin d’une ère où cette banque est passée d’un instrument de contrôle politique à un outil de domination économique pour finir comme une banque normale.
La Société Générale passant sous pavillon marocain, c’est tout un symbole. Considérée aujourd’hui comme une banque comme une autre, surtout depuis la montée en puissance du trio marocain Attijari, BCP, Bank of Africa, la SGMB est tout sauf une institution financière normale.
C’est d’abord l’une des plus vieilles banques du Royaume, créée en 1913, une année après la signature du traité de Fès établissant le protectorat. Comme sa sœur, BNP Paribas, la Générale n’était pas seulement à l’époque une institution venue participer au financement de l’économie marocaine, mais a servi d’abord comme puissant outil pour faire plier un Royaume chérifien, surendetté et fragile.
Car c’est à cause des lourdes dettes qu’avait contractées le Maroc à la fin du 19e siècle auprès de banques européennes, consolidées ensuite entre les mains des banques françaises, que la souveraineté du Maroc a été mise à rude épreuve.
Dans son livre «Dette publique & impérialisme au Maroc (1856-1956)» (Éditions La Croisée des Chemins), l’économiste franco-marocain Adam Barbe (normalien, diplômé de la Paris School of Economics et de l’Inalco et titulaire de trois licences de la Sorbonne, en économie, en sociologie et en histoire) raconte avec le menu détail ce processus qui a fait de la dette et des banques une des principales armes qui ont conduit à la signature du traité du protectorat.
Le scénario typique était le suivant, comme le raconte l’auteur du livre, qui a fait l’objet d’une thèse encadrée par l’économiste Thomas Piketty en 2016.
On commençait par se saisir d’un prétexte plus ou moins convaincant (le refus d’ouvrir suffisamment les frontières, ou bien une émeute contre des ressortissants européens ou le besoin de maintenir l’ordre) pour monter une opération militaire, à la suite de quoi on exigeait des privilèges juridictionnels et un tribut financier, qui pour être repayé conduisait à la prise de contrôle de l’Administration des Douanes, puis de l’ensemble du système fiscal, afin d’en améliorer le rendement au bénéfice des créditeurs coloniaux (tout cela avec des impôts lourdement régressifs, ce qui générait de fortes tensions sociales, et parfois de véritables révoltes fiscales contre l’occupant), et finalement à la mainmise sur le pays dans son ensemble.
Facilitant donc la mise sous tutelle du Maroc, ces mêmes banques sont ensuite devenues l’emblème de la domination française sur l’économie du pays, ses élites, sa politique économique, mais aussi sa politique monétaire, Bank Al-Maghrib étant à l’époque du protectorat une société privée contrôlée par les différentes banques créancières du Maroc.
Une domination qui s’est poursuivie même après l’indépendance obtenue en 1956, dans ce que les historiens appellent l’interdépendance entre les deux pays. Cette Histoire, la SGMB la porte dans ses gènes.
Et jusqu’au début des années 2000, le sujet de la domination des banques françaises était toujours posé sur la table chez les décideurs au Maroc, ouvrant la voie à toute une vague de concentrations qui a permis de faire émerger des champions nationaux qui ont pu diluer le poids des Françaises dans l’économie du pays.
Le rachat par le groupe Saham de Moulay Hafid Elalamy de la SGMB n’est donc pas seulement un deal portant sur un actif financier. Mais signe la fin d’une époque, la fin d’une ère où cette banque, avec son siège historique imposant (et très beau) du boulevard Mohammed V, puis celui ultramoderne de l’avenue Abdelmoumen, est passée d’un instrument de contrôle politique à un outil de domination économique pour finir comme une banque normale, de taille moyenne, qui participe comme toutes ses consœurs à la vie économique du pays.
Une époque qui a duré plus d’un siècle retraçant l’évolution politique et économique de tout un Royaume. MHE n’a pas acheté un simple bilan fait d’actif et de passif, mais toute cette histoire…
