Chronique
Quand la peur devient une valeur refuge
À ce rythme, les analystes de JP Morgan et Goldman Sachs prédisent déjà une once à 4.000 dollars en 2026. Faut-il s’en réjouir ? Certainement pas. Car plus l’or grimpe, plus le monde tremble, faisant de ce métal le miroir d’une économie mondiale en perte de repères.
Cet été, le métal jaune a pulvérisé tous les records : plus de 3.500 dollars l’once, avec des envolées au-delà de 3.570 sur certains marchés. Les commentateurs et analystes financiers se sont empressés de parler d’un «signal de confiance» dans la valeur refuge ultime. Mais il faut retourner la médaille : quand l’or s’envole, ce n’est pas le signe d’une prospérité retrouvée ou attendue. C’est au contraire le thermomètre d’un monde malade, qui mesure la fièvre de nos incertitudes…
Car l’or ne rapporte rien, pas de dividendes, pas d’intérêts, pas de coupons…, juste des plus-values faciles à la vente gonflées par la peur. Oui, l’or en tant que valeur financière n’accouche que d’une chose : la peur, l’angoisse, l’anxiété des investisseurs et des acteurs politiques et économiques. Peur des marchés actions trop volatils, peur des devises qui vacillent, peur des promesses politiques intenables, peur d’un climat géopolitique tendu où la moindre étincelle peut conduire à une grande guerre. Chaque once qui grimpe raconte en fait l’histoire d’investisseurs, de banques centrales ou de simples épargnants qui se détournent des actifs traditionnels, meilleur reflet de la santé de notre monde, pour se réfugier dans un lingot de métal. L’or brille, mais c’est l’obscurité qui s’installe en vérité.
Et cette obscurité est bien réelle. Aux États-Unis, la dette publique explose, la Réserve fédérale est attaquée jusque dans son indépendance, et la Maison-Blanche souffle sur les braises de la guerre économique. Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a déclenché une nouvelle guerre douanière contre le reste du monde, sans épargner personne. Tarifs aléatoires punitifs, menaces de représailles, coups de pression à répétition: le protectionnisme américain crée des secousses en chaîne sur le commerce mondial. Résultat : la croissance vacille, les chaînes de valeur se fragilisent, et les investisseurs cherchent un abri. Cet abri, c’est l’or. Et cette défiance n’est pas que commerciale. Elle est aussi monétaire et politique. À Wall Street, on espère depuis des mois une baisse rapide des taux. Mais derrière ce vœu, il y a un aveu : celui d’une économie fragilisée, qui se referme sur elle-même, et qui ne tient plus qu’à coups d’ordonnances monétaires. Et quand les investisseurs parient massivement sur la baisse des taux, ils achètent aussi massivement de l’or. Non par optimisme, mais par inquiétude.
Ajoutons à cela une géopolitique explosive. En Ukraine, en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie… Nous vivons dans un monde fracturé où chaque crise alimente un même réflexe ancestral : accumuler du métal précieux, comme nos grand-mères et arrière-grands-mères avant elles stockaient les «louisettes» ou les «mdammate» au fond des placards… Les banques centrales, de Pékin à Berlin, en passant par Riyad ou New Delhi, gonflent leurs réserves comme on stocke des vivres avant la tempête. Ce n’est pas un pari sur l’avenir, mais un rempart contre le chaos.
À ce rythme, les analystes de JP Morgan et Goldman Sachs prédisent déjà une once à 4.000 dollars en 2026. Faut-il s’en réjouir ? Certainement pas. Car plus l’or grimpe, plus le monde tremble, faisant de ce métal le miroir d’une économie mondiale en perte de repères.
Le Maroc, lui, n’est pas à l’abri de tout cela. Dans un pays où l’équilibre externe reste fragile, un or flamboyant n’est jamais une bonne nouvelle. Car il reflète un climat international tendu, qui finit toujours par nous atteindre : par la volatilité des devises, la hausse des coûts de financement, ou l’inflation importée. Autrement dit, quand le métal brille à New York ou à Shanghai, les effets se font sentir jusqu’à Casablanca.
Il faut donc lire ce record pour ce qu’il est: un signal d’alarme. Comme le mercure qui grimpe dans un thermomètre, l’or ne fait que constater l’état fiévreux du patient. La vraie question n’est pas combien vaut l’once, mais combien de temps nous pouvons vivre dans un monde où la peur est devenue la principale valeur refuge.
