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Chronique

L’IA en manque de repères, perdue entre droits et devoirs

L’intérêt d’autrui n’est pas vraiment la priorité pour les receleurs de big data dont les utilisateurs sont de véritables vaches à lait dans un marché très alléchant.

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Il faut avoir une certaine estime de soi pour reprocher à tout un continent d’entraver le développement de son activité. C’est en substance la démarche d’une trentaine d’entreprises œuvrant dans le domaine des nouvelles technologies.

Avec à leur tête le géant américain Meta, qui ne fait pas dans la métaphore, elles ont adressé, le 19 septembre courant, une lettre ouverte à l’Union européenne pour lui demander une «clarification» de sa réglementation relative à l’intelligence artificielle.

Et le fait que la maison-mère de Facebook et Insta soit le collimateur de 11 pays de l’UE ne relève bien évidemment pas de la pure coïncidence.
Surtout lorsqu’on apprend que le géant technologique a été contraint en juin dernier à suspendre son projet d’utilisation des données personnelles de ses utilisateurs dans un programme d’IA.

Une restriction à l’origine de bien des frictions au regard de ses incidences financières et de son impact sur le chiffre d’affaires du groupe.
Dans cette épreuve de force pour le moins féroce, les grands noms du web n’ont aucun complexe à se mesurer à des États.

Non seulement ils remettent en cause la loi protégeant les citoyens, mais ils cherchent en plus à imposer leurs règles vis-à-vis d’utilisateurs qu’ils considèrent comme acquis.

Il faut croire que l’intérêt d’autrui n’est pas vraiment la priorité pour ces receleurs de big data dont les utilisateurs sont de véritables vaches à lait dans un marché très alléchant.

Il en faudrait bien plus cependant pour distraire Bruxelles qui a lancé, début août, une nouvelle législation inédite au niveau mondial pour encadrer l’IA et en limiter les dérives.

Des mesures qui permettent par exemple de verrouiller la pertinence des données utilisées dans la mise au point des algorithmes ou encore de veiller au respect des droits d’auteur.
Autant de dispositions qui devraient s’appliquer dès l’an prochain avec une entrée en vigueur totale l’année suivante.

Les signataires de la lettre ouverte osent donc considérer que cette réglementation met en péril le Vieux Continent face à l’hégémonie américaine, en s’appuyant, comble de la manœuvre, sur un rapport de l’ex-président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, qui n’est pas un homme à se laisser draguer si facilement, qui recommande certes de recentrer d’urgence les efforts collectifs pour combler le fossé qui sépare l’UE des États-Unis et de la Chine en matière d’innovation, en particulier dans le domaine des hautes technologies.

Mais de là à y voir un appel à la libéralisation totale du marché, il y a un grand pas que les mastodontes de l’IA n’ont aucun scrupule à franchir.
Tout comme ils ont bien veillé à passer sous silence les inquiétudes des Nations unies au sujet du développement vertigineux des grands modèles de langage.
Le même jour, en effet, des experts onusiens qui côtoient de surcroît des représentants de Microsoft, Google-Alphabet et OpenAI au sein d’un comité mis en place par Antonio Guterres, ont considéré que l’IA ne pouvait être abandonnée aux «caprices» du marché.
Et de plaider ensuite pour la mise en place «d’outils de coopération internationale» avec l’ambition d’inclure des pays en développement dans les discussions en cours notamment sur la prévention de possibles dérapages.

Et pendant ce temps, Microsoft s’associe avec le gestionnaire d’actifs BlackRock pour investir 100 milliards de dollars dans le développement de data centers et la construction d’infrastructures de production d’électricité via des énergies renouvelables.
Une manière de se mettre au vert, le temps que la tempête passe.