SUIVEZ-NOUS

Chronique

«Li liha liha»

Notre fatalisme anthropologique est source de paresse intellectuelle et physique. Mais comment pourrait-il nous rendre plus actifs au lieu de nous inciter à ne rien faire ? À quelque chose malheur est bon.

Publié le


Mis à jour le

À ce qu’il paraîtrait, Ramadan est propice à la méditation et à la réflexion. Quand ce n’est pas la contemplation du vide qui occupe quelques-uns pendant la journée en attendant l’unique rendez-vous que tous les Marocains respectent, celui de l’heure de la rupture du jeûne. La seule heure fatidique qui prouve que nous sommes capables d’être ponctuels.

Comme tout le monde, il m’arrive aussi de méditer pendant Ramadan. La réflexion que j’ai eue, pour ma part, vient d’un surdosage d’écoute de formules creuses qui émanent de personnes pour qui la conversation est également un moyen d’accélérer le mouvement de l’horloge pour que le soleil finisse par se coucher le plus tôt possible ou que l’on ait l’impression que la journée passe plus vite.

Volonté divine ou paresse intellectuelle ?
Les formules que nous subissons tous pendant ce mois sacré ont un facteur commun. Celui de la soumission à la volonté de Dieu. Que nous ne sommes que de passage ici en ce bas monde. Que c’est Dieu qui décide de tout. Et que tout est destin, mektoub. Et que, quoi que nous fassions, il ne sera fait que la volonté de Dieu.

Vous pouvez imaginer toutes les variantes qui tournent autour de la volonté divine, à la petitesse de l’Homme, à l’immensité de l’univers, aux forces que nous ne pouvons maîtriser, etc.

Il n’est pas question, ici, de faire un autre «coin du moufti», de prendre la place des oulémas dans l’interprétation des textes ou celle des scientifiques dans la définition des concepts. Cette chronique n’est qu’une proposition d’une échappatoire qui pourrait faire office de psychothérapie, la mienne, ou de psychanalyse de groupe, si elle est partagée par d’autres.

«Hadchi li 3ta Allah !»ou «hada howa l’Maghrib» ?
Après tout, comment pourrions-nous obtenir des réponses si l’examen ne commence pas par les valeurs qui animent ou plombent notre société ?

Celles qui la font progresser et celles qui la retiennent. Et peut-être même, dans un élan final d’éveil et de survie, de proposer des solutions en transformant les valeurs que nous croyions négatives en des moteurs de changement. Une énième tentative de mieux cerner et comprendre le pays dans lequel nous vivons, et de comprendre surtout pourquoi ça ne tourne pas rond. Le fatalisme fait partie de nos caractéristiques intrinsèques.

Combien de fois par jour n’entendons-nous pas l’habituel «hadchi li 3ta Allah» ou «hada howa l’Maghrib» ? Ce fatalisme même qui peut être source de passivité et une excuse pour la paresse intellectuelle ou physique.

Puisque nos destins sont déjà écrits, pourquoi perdre de l’énergie, et peut-être sa foi, à essayer de contrecarrer la volonté de Dieu ? Alors que ce même fatalisme, pris sous un autre angle, peut être un élément positif. Une motivation supplémentaire pour tout donner, puisqu’il n’arriverait que ce qui est déjà écrit.

Il pourrait nous rendre infaillibles en agissant comme un moteur de courage incommensurable, puisqu’alors nous n’aurions rien à perdre. Parce qu’il existe aussi le «li liha liha», traduction dialectale de «rien à perdre».

Le prix Nobel de la littérature, l’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne, dont toute l’œuvre ne parle que de l’expérience du totalitarisme, a gardé l’espoir en se délestant de tout et en réclamant, depuis «L’ Archipel du goulag» que «quelqu’un que vous avez privé de tout n’est plus en votre pouvoir.

Il est de nouveau entièrement libre». La liberté est aussi celle de pouvoir se délester de tout ce qui pourrait la restreindre. Le fatalisme rend cela possible. La Culture est la solution.