Chronique
Le loisir est la solution
«En Suisse, vous avez les montres, chez nous, on a le temps», ce proverbe africain nous rappelle que le temps est une ressource naturelle que nous avons, mais que nous négligeons. Le temps libre pourrait-il être un facteur d’égalité sociale ?
Au 6e siècle av. J.-C., le philosophe chinois Lao-Tseu disait déjà : «Si quelqu’un t’a offensé, ne cherche pas à te venger. Assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre».
Le temps était même appliqué à la guerre. En Islam, il est comparé à une arme : «Le temps est comme une épée : si tu ne le coupes pas, il te coupe», une sagesse populaire attribuée à Ali Ibn Abi Taleb, 4e Calife de l’Islam, soulignant que le temps est une ressource précieuse qui passe vite et qu’il faut utiliser à bon escient avant de finir par nous échapper ou nous dépasser.
«Autant en importe le temps»
Et tout comme le temps qui traverse les ères, les proverbes sur le temps traversent les civilisations et les qualifient. La patience, l’endurance et l’ennui ne sont-ils pas liés au facteur temps, et précisément à son usage ?
Évidemment, même si nous avons changé d’époque et que la vitesse du temps s’accélère de plus en plus, nous disposons, paradoxalement, de plus en plus de temps. Le progrès technologique nous le permet en diminuant le temps de travail tout en dégageant plus de temps libre, le rendant plus central et moins anecdotique.
Quand j’étais étudiant, un professeur nous disait qu’assister aux cours ne suffisait plus, et qu’à études égales, ce sont les activités extracurriculaires qui font désormais la différence : expérience professionnelle parallèle (boulots d’étudiants), engagements associatifs, activités sportives et artistiques, centre d’intérêt… Il est vrai que l’occupation du temps libre est un art qui n’est pas enseigné.
C’est en reconnaissant la valeur du temps que nous pourrions en faire un outil de développement humain dont nous avons tant besoin. Ne nous faudrait-il pas un ministère du temps libre pour fructifier ce temps que nous avons de plus en plus ? Nous en avons les structures, il faut «juste» les utiliser sciemment. Nous avons les maisons de jeunes, les maisons de la culture et des théâtres, ouverts ou qu’il est temps d’ouvrir.
Vouloir tuer le temps
L’aristocratie européenne du moyen-âge utilisait le temps libre pour tenir son rang dans la société. Ce n’était pas qu’une question de loisirs, mais une sophistication entre utilité et désintéressement.
Ce fut un temps et un espace où le ridicule pouvait tuer, il fallait appartenir à sa classe ou mourir. La bourgeoisie utilisait ce temps libre pour s’améliorer, apprendre et se construire.
Ce qui serait ou devrait être le cas de notre classe moyenne d’aujourd’hui. La culture populaire tend, elle, à vouloir tuer le temps, occupant son temps dans le divertissement qui s’épuise dans l’instant, avec aucun autre effet que le plaisir immédiat.
Trois usages du temps libre sont donc possibles. La distinction, la construction de soi ou le divertissement. Ce temps peut être utilisé dans des actions socialement utiles, pour le développement personnel ou exclusivement dans un délassement essentiellement stérile à travers le seul divertissement.
Il ne s’agit pas d’opposer les occupations, mais «seulement» de les équilibrer. Car ce même temps libre peut-être un facteur d’inégalités sociales, comme il peut les équilibrer.
Tout n’est pas qu’une question d’argent, se construire soi-même grâce à ce temps libre nécessite une politique du temps libre que l’État peut (et devrait) organiser par exemple en subventionnant le livre et en promouvant la lecture. Yapluka. La Culture est la Solution.
