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Chronique

Le capitalisme marocain ne porte pas de cravate

L’informel au Maroc, c’est du capitalisme à l’état pur, brut. Un capitalisme organique, non théorisé. Sans impôts, sans TVA, sans régulation, sans crédit bancaire, sans aides publiques…

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Nos économistes passent leur temps à ausculter le Maroc avec les instruments de l’économie standard, officielle : inflation, déficit budgétaire, taux de croissance, PIB, productivité, accumulation du capital fixe, évolution de la masse monétaire, des crédits bancaires…

Mais très peu prennent le sujet par l’autre bout : celui de cette économie informelle qui produit au moins le tiers des richesses du pays exprimées par le PIB, emploie des millions de personnes (un Marocain sur trois selon le HCP) et qui est en quelque sorte un système en soi, une matrice d’analyse, une école de pensée… Un «Adam Smith» sauce Derb Ghallef !

Car à bien y regarder, l’informel au Maroc, c’est du capitalisme à l’état pur, brut. Un capitalisme organique, non théorisé. Sans impôts, sans TVA, sans régulation, sans crédit bancaire, sans aides publiques… Un marché nu, presque primitif, mais extraordinairement vivant.

C’est la fameuse main invisible, chère à Adam Smith, mais qui pousse ici des charrettes à Hay Mohammadi, vend des clémentines à la sauvette, du fast-fashion à Qissariat Gharnata, imprime des flyers la nuit, installe du carrelage payé en cash, gère des unités de production textile dans les sous-sols de nos quartiers…

Dans cette économie parallèle, tout circule : les flux, les marchandises, l’information, les rumeurs… Les prix s’y ajustent en temps réel, les chaînes logistiques s’inventent au quotidien, la concurrence est rude, les marges fragiles. Et ça tourne. Sans État, sans syndicats, sans diplômes, sans Conseil de la concurrence, ni banque centrale…

C’est une économie qui n’a jamais lu «La richesse des Nations» du père fondateur du capitalisme ni les documents du Consensus de Washington. Mais qui applique leur principe.

L’offre y rencontre la demande avec une efficacité redoutable. Les arbitrages s’y font selon le seul critère de la rentabilité immédiate. Les coûts sont minimisés, l’agilité est maximale.

Les diplômés chômeurs y croisent les analphabètes débrouillards dans une méritocratie tacite, sans CV ni entretiens, avec une flexibilité de l’emploi à rendre jalouse l’administration Trump.

Et chaque fois que l’administration tente d’organiser un marché, qu’il s’agisse du transport, du commerce de détail, du bâtiment, ce marché invente une solution, bâtit une alternative.

La main invisible de ce marché est plus rapide que n’importe quelle politique publique. Un arrêté interdit les vendeurs ambulants du Triq Mediouna ? Triporteurs et fourgonnettes deviennent des échoppes mobiles. Le fisc traque les commerces non déclarés ?

Les boutiques se digitalisent sur WhatsApp, livrent sans caisse ni facture. On a voulu faire du Maroc un laboratoire de néolibéralisme. Et nos universitaires et économistes scrutent le modèle, l’étudient, le théorisent, le critiquent souvent…

Mais, en vérité, le vrai laboratoire de l’économie marocaine, il est là : dans les souks, les ruelles, les garages, les sous-sols, les terrasses… C’est le capitalisme sans filet, sans costume, sans PowerPoint.

Et parfois, il se montre plus juste que le système classique, car les solidarités de quartier y sont une règle, les avances sur marché une pratique courante, les aides spontanées aux nouveaux venus, un code d’honneur… Une finance informelle bien plus humaine que les procédures bancaires.

Ce capitalisme informel est aussi une école d’adaptation. Il reflète mieux que n’importe quelle étude de conjoncture la réalité du Maroc profond : faible bancarisation, défiance envers l’administration, absence de sécurité sociale, prépondérance du cash, goût du risque et intelligence collective. Si l’on prend le sujet par ce prisme, la question n’est donc plus comment l’éliminer, mais plutôt comment en tirer une leçon ? Comment intégrer cette logique dans un modèle plus équitable ?

Comment construire une politique économique à partir de ce que les Marocains font déjà, de manière spontanée, au lieu de plaquer des recettes extérieures, nées dans des contextes sociaux et historiques différents du nôtre ?

En observant les dynamiques de l’informel, ses codes, ses équilibres, ses réseaux, on peut peut-être esquisser une théorie du capitalisme marocain, une grille de lecture nouvelle, «décolonisée», qui ne nie pas l’État mais admet qu’en attendant qu’il tisse sa toile sociale et fiscale sur l’ensemble de l’économie, c’est la main invisible de la rue qui régule.

Et au lieu de le voir comme un territoire où règne le chaos et de vouloir le «combattre» ou «lutter» contre son existence à tout prix, peut-être que l’on devrait le voir comme il est : un chef-d’œuvre marocain d’adaptation darwinienne, un ordre alternatif, organique, fluide, parfois plus efficace que le formel. Et qui sait, peut-être même plus productif…