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Chronique

Keynes, le Marocain !

380 milliards, ce n’est pas qu’un chiffre. C’est une promesse. Celle d’un État qui croit en l’investissement comme moteur de développement.

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Dans l’investissement public, le Maroc casse depuis quelques années tous les plafonds. Cette année encore, le projet de Loi de finances propose une enveloppe globale de 380 milliards de dirhams d’investissement public pour l’exercice budgétaire 2026, un effort réparti entre administration centrale, établissements et entreprises publiques et collectivités territoriales.

À ce niveau de dépense, on atteint un record absolu, une marche de plus gravie par l’État dans son rôle d’investisseur en chef. En 2021, on était à 230 milliards. En 2025, on a atteint 340 milliards. Et voilà que le gouvernement remet une couche, en mettant 40 milliards de plus sur la table. Un effort inédit dans l’histoire budgétaire du pays. Le Maroc n’a jamais autant investi, et aussi régulièrement, pour soutenir son économie.

Derrière ce chiffre brut, il y a une philosophie. Celle d’un État stratège qui ne se contente pas de piloter à vue, mais qui construit. Qui prend le pari du long terme. Et surtout, qui assume pleinement la pensée de Keynes : lorsque le moteur privé tourne au ralenti, ou pas comme il se doit, c’est à la puissance publique d’appuyer sur l’accélérateur.

Injecter massivement des fonds dans les infrastructures, la santé, l’éducation, l’eau, l’énergie… pour soutenir l’activité, remplir les carnets de commandes des entreprises, grandes comme moyennes et petites, et relancer l’appareil productif.

Dans la littérature économique, on parle souvent de l’État comme d’un régulateur, d’un arbitre, d’un facilitateur. Mais dans le cas marocain, il est bien plus que cela. C’est le principal investisseur du pays.

Aucune entreprise, aucun consortium privé, aucun bailleur n’aligne 380 milliards de dirhams sur un exercice. À lui seul, l’État irrigue tout un écosystème : les entreprises du BTP, les industriels locaux, les cabinets d’ingénierie, les jeunes diplômés, les ouvriers… Tout le tissu économique se met en mouvement lorsque l’investissement public monte en puissance.

Mais cette philosophie ne prend tout son sens que quand elle est arrimée à la question du «comment». La question n’est plus combien on investit, mais comment on le fait. Car l’investissement public, ce n’est pas une fin en soi. C’est un outil. Et comme tout outil, il peut être redoutablement efficace… ou désespérément inefficace.

Ce qui compte aujourd’hui, c’est l’effet multiplicateur pour rester dans le registre keynésien. Autrement dit, combien de points de croissance, combien d’emplois, combien de valeur ajoutée locale génère chaque dirham dépensé par l’État. Si 1 dirham d’investissement public en rapporte 2 ou 3 à l’économie réelle, alors le pari est réussi.

Mais si, entre mauvaise évaluation des projets, lenteurs administratives, retards des chantiers et manque d’impact territorial, le rendement est faible, on aura juste déplacé de l’argent sans créer de richesse durable.

Le défi est là : passer d’une logique de volume à une logique de performance, maximiser le contenu local des projets, réduire les délais d’exécution, exiger des contreparties claires sur l’emploi.

Et évaluer en temps réel les effets des investissements publics délégués au privé sur les territoires. Il ne suffit pas d’inaugurer des kilomètres d’autoroutes ou des centaines de kilomètres de canaux d’irrigation. Il faut s’assurer que chaque projet, chaque dépense publique, contribue à transformer l’économie globale et locale, à renforcer la résilience de nos territoires, à améliorer la vie et le quotidien des gens.

Ce niveau d’investissement public, s’il est bien utilisé, peut changer la donne. Il peut booster la commande privée, déclencher des projets PPP, attirer de nouveaux financements internationaux et faire jouer un effet de levier qui portera la masse des investissements dans le pays à au moins trois ou quatre fois l’enveloppe budgétisée par l’État…

Il peut aussi préparer l’économie nationale aux chocs à venir : transition énergétique, stress hydrique, urbanisation galopante, croissance démographique…
Mais pour cela, l’ingénierie publique mériterait d’être plus solide, avec des process de suivi des projets dans leur moindre détail, un montage des marchés intelligent qui crée de l’impact, qui implique le maximum de PME et de TPE, véritables locomotives de création d’emplois.

Ces 380 milliards de dirhams ne doivent pas être une simple béquille, mais un levier de croissance globale et locale. 380 milliards, ce n’est pas qu’un chiffre. C’est une promesse. Celle d’un État qui croit en l’investissement comme moteur de développement. Reste à tenir cette promesse. Car le Maroc n’a plus le luxe de l’inefficacité.