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Chronique

Judaïsme ou sionisme ? De quoi parle-t-on ?

Que d’approximations et de malapropismes débités sur les réseaux sociaux dès qu’on évoque l’entreprise génocidaire israélienne en cours à Gaza !

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Les vocables «judaïsme» et «sionisme» se (con)fondent dans une synonymie qui défie l’Histoire, l’ethnologie, le droit et le bon sens. Cette révoltante synonymie est au centre des diatribes, souvent diarrhéiques, non pas contre les actes criminels du gouvernement de l’ultra patibulaire Netanyahou, mais contre tout ce qui est juif. Et cela rappelle les funestes idéologies mongoliennes que furent le nazisme, le fascisme et le stalinisme.

Ne serait-il pas temps pour l’entendement marocain de replacer ces notions de «judaïsme» et de «sionisme» dans leur véritable contexte historique ?

Au-delà de ses textes cultuels fondamentaux, compilés dans le Tanakh (Torah, Nevi’im et Ketouvim), également appelé Bible hébraïque, le judaïsme s’entend, depuis Spinoza, comme une tradition culturelle où s’imbriquent d’une manière équilatérale l’appartenance juive et la vocation universaliste. La pensée juive a dû consentir une infinité de renoncements théologiques et eschatologiques avant de parvenir à ce judaïsme moderne. Même le judaïsme médiéval a notamment, sous la bilingue plume du grand Moïse Maïmonide, opéré des remises en question philosophiques majeures. De «kitab al-Siraj» (Le Livre de la Lampe) à «Dalālat al-ḥā’irīn» (Le Guide des égarés), Maïmonide a lui-même fait évoluer la notion identitaire juive vers la rationalité. Il était même arrivé que ce judaïsme fécond se confondît avec les Lumières, notamment depuis Moïse Mendelssohn.

Comment peut-on alors le faire synonyme du sionisme qui était inexistant dans la sphère sépharade et qui n’apparut, principalement en Europe centrale et orientale, qu’au XIXe siècle ? D’autant que le sionisme, lui-même scindé en deux tendances, l’une messianique et l’autre social-collectiviste, campe plusieurs courants, tels que le «sionisme révisionniste» (Vladimir Jabotinsky), le «sionisme politique» (Baron Edmond de Rothschild), le «sionisme culturel» (Ahad Haam, Martin Buber)…, non sans y ajouter le «sionisme chrétien», essentiellement «évangéliste» si prospère aux USA.

Bref, qu’on le veuille ou non, l’affluent judaïque a considérablement enrichi l’identité plurielle marocaine depuis vingt-trois siècles, puisque la présence juive au Maroc est attestée dès le IIe siècle av. J.-C ! Au judaïsme amazigh s’est greffé plus tard le judaïsme sépharade de provenance espagnole. Ce judaïsme marocain a enrichi l’architecture, la gastronomie, la musique, la couture, l’ameublement, la littérature, les modus operandi politiques, l’esthétique corporelle, l’artisanat, les techniques d’irrigation, la diplomatie ou encore l’évolution des langues usuelles arabe et amazighe.
Sur les plans politique et diplomatique, nous nous limiterons à quelques notes historiques pour rafraîchir la mémoire de ceux qui tiennent mordicus à gommer la part judaïque de notre histoire. Pour m’en tenir aux seules dynasties saâdienne et alaouite, je rappelle ceci : la dynastie saâdienne (1509-1659) a confié des responsabilités diplomatiques fort stratégiques à nombre de nos compatriotes juifs. Ainsi, en 1551, l’ambassadeur Samuel Pellas fut chargé de signer un traité avec la Hollande. Son frère Joseph et son fils David furent nommés ambassadeurs respectivement en Grande-Bretagne et auprès du Roi Louis XIII. Le Roi portugais antisémite Don Sebastian fut tué à la Bataille des Trois Rois. Le «Pourim de Los Cristianos» sera ainsi longtemps célébré à travers le monde après cette bataille.

La genèse même de la dynastie alaouite est elle-même due en grande partie au roi juif de Debdou et Taza, Hārūn Ibn Machâal, qui arma, finança et soutint Ar-Rachid, le premier sultan de la dynastie, jusqu’à ce que ce dernier eût reçu l’allégeance des oulémas et des notables à Fès.Plus tard, le sultan Moulay Ismaïl ira jusqu’à faire de Joseph Maymarane son Premier ministre ! Le frère de celui-ci deviendra son conseiller. Le sultan à l’interminable règne (1672 à 1727) nomma également Moïse ben Attar au poste de ministre des Affaires étrangères (wazir al bihar). J’ajouterais que l’un des principaux rédacteurs de la Constitution américaine était un juif de Mogador !
On peut aligner ainsi des dizaines, sinon des centaines – si l’on intègre ne serait-ce que les «commerçants du Sultan» (tajar as-soltane) – de personnalités juives ayant joué des rôles de premier plan dans l’histoire dynastique marocaine. Ne parlons même pas ici des milliers de poètes, d’artistes et autres intellectuels, etc.

Et puis pourquoi voudriez-vous que le Maroc s’empresse de rompre des relations à peine restaurées avec Israël ? Pourquoi les EAU, le Bahreïn, le Soudan et a fortiori l’Égypte, la Jordanie ou l’Autorité palestinienne elle-même ne l’ont-ils pas fait ? Quelle valeur ajoutée diplomatique apporterait cela à la noble cause palestinienne ? Pourquoi voudriez-vous que le Maroc serve, mains liées et bouche cousue, un agenda si néfaste à sa propre sécurité comme à son devenir socioéconomique et géostratégique ?

Accords dits d’Abraham ou pas, le rapport du Maroc à l’affluent judaïque de son identité plurielle est d’une tout autre nature. Il transcende les conjonctures et les stratagèmes mis en branle par des puissances régionales aux agendas guerriers clairement annoncés.
J’invite donc ceux parmi nos compatriotes qui ont le «sionisme» facile à tout propos – dois-je rappeler que le sionisme est d’extraction ashkénaze et non séfarade – à revisiter la longue et riche Histoire de la nation marocaine où nos compatriotes juifs ont eu et continuent à avoir un rôle parfois de premier plan.