Chronique
Europe vs USA : La dislocation historique de l’Occident
La roue de l’Histoire tourne à une vitesse étourdissante pour les donneurs de leçons européens eux-mêmes. Que leurs boys qui sévissent encore chez nous se rhabillent !
Sous nos yeux et en direct, l’Occident se disloque non seulement sur le plan stratégique, mais, ce qui est autrement plus grave, au niveau des valeurs qui en ont longtemps fait un bloc monolithique. Une grande première depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale !
Et qu’on n’aille pas prétendre que cela ne nous concerne pas ! Hélas, comme je l’expliquerai plus loin, nous sommes, bel et bien, au cœur de cette fragmentation.
Beaucoup s’étaient allègrement esclaffés de rire en entendant le candidat Trump décliner son programme axé sur son credo «America first!» et considéraient les menaces trumpiennes contre le Canada, l’Union européenne et nombre d’autres nations occidentales comme de futiles et improbables incartades sémantiques.
Dès son entrée à la Maison-Blanche, Trump joignit l’acte à la parole en signant une cascade de décrets particulièrement agressifs. Malgré cela, les élites européennes persistaient à fermer les yeux face à ce qui s’apparente à une déflagration civilisationnelle.
Jusqu’à ce mémorable jour du vendredi 14 février où le vice-président américain James David Vance profita de la tribune de la Conférence de la Sécurité, tenue à Munich, pour tancer vigoureusement les gouvernements, les institutions et les systèmes démocratiques de l’Union européenne.
«La menace qui m’inquiète le plus en Europe n’est ni la Russie, ni la Chine, ni celle d’aucun autre acteur extérieur. Ce qui m’inquiète, c’est la menace venant de l’intérieur. C’est le recul de l’Europe par rapport à certaines de ses valeurs les plus fondamentales, les valeurs qu’elle partage avec les États-Unis d’Amérique», proclama-t-il.
«Lorsque nous voyons des tribunaux européens annuler des élections et de hauts responsables menacer d’en annuler d’autres, nous devons nous demander si nous nous conformons à des normes suffisamment élevées (…). Quand je regarde l’Europe d’aujourd’hui, on ne sait plus très bien ce qu’il est advenu de certains vainqueurs de la Guerre froide», ajouta-t-il.
À Munich, la ville-symbole de la débandade des Alliés face à Hitler, J.D. Vance ne se contenta point de généralités, mais enfonça le clou en citant sept pays européens dont les dirigeants auraient failli, selon lui, en matière de respect des valeurs démocratiques, dont la liberté d’expression, en bridant notamment les courants populistes.
Chapitrant les gouvernements européens quant à leurs politiques migratoires, le vice-président américain répéta à loisir que l’Europe ne peut plus compter sur l’Amérique pour sa défense.
Une volte-face affirmée, confirmée et réitérée par Trump lui-même et Pete Hegseth, son secrétaire à la Défense. On croit entendre Mitterrand réprimandant ses pairs africains lors du Sommet des chefs d’État d’Afrique et de France, tenu à La Baule le 20 juin 1990 !
«La France liera tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté ; il y aura une aide normale de la France à l’égard des pays africains, mais il est évident que cette aide sera plus tiède envers ceux qui se comporteraient de façon autoritaire, et plus enthousiaste envers ceux qui franchiront, avec courage, ce pas vers la démocratisation…», avait proclamé sur un ton doctoral l’ancien président français. Voilà donc le sempiternel arroseur européen bel et bien arrosé à son tour !
Le lâchage américain de l’Europe est non seulement d’ordre stratégique, mais également doctrinal. Ses conséquences commencent déjà à se manifester.
Lors du mini-sommet qui a rassemblé, lundi 17 février à l’Élysée, huit pays d’Europe, Grande-Bretagne incluse, on a déjà acté la caducité du sacro-saint dogme du 3% de déficit instauré par le Traité de Maastricht afin de pouvoir financer le réarmement de l’Europe par le biais d’un endettement collectif.
Par ailleurs, l’Europe a été totalement marginalisée lors des discussions russo-américaines à Riyad et ailleurs, alors que le conflit russo-ukrainien se déroule sur le sol européen !
Si l’on y ajoute les velléités américaines de taxer lourdement les produits européens exportés vers les USA, on se rend compte de l’ampleur de la dislocation de la relation historique entre l’Europe et les États-Unis. De Gaulle l’avait prophétisé, Trump l’a fait.
Cette dislocation historique de l’Occident ne sera pas sans conséquences pour le reste du monde. D’abord, la littérature géopolitique, géostratégique, éthique et juridique ne pourra plus évoquer un Occident monolithique et compact. Et cela signifie une refonte radicale de la vision du monde telle que véhiculée par les élites du Sud global.
Quid alors de notre région dans ce retournement spectaculaire ? «Le Maroc a bénéficié de la solidarité de Trump quant à son intégrité territoriale, pas seulement à la faveur de la normalisation de ses relations avec Israël, mais également parce que Trump a été extrêmement admiratif de l’habileté avec laquelle le Royaume a débarrassé les Africains de la Françafrique tout en conquérant des parts de marché partout sur le continent noir», reconnaît un ancien haut fonctionnaire du Quai d’Orsay.
Trump ne respecte que les gagnants, en effet. On devine aisément la désastreuse idée qu’il doit avoir des zéroteux soudards d’Alger.
Par ailleurs, et pour conclure, ceux qui nous bassinent depuis si longtemps avec les «psaumes» droits-de-l’hommistes dictés par des officines néocoloniales européennes doivent réviser leur jargon nihiliste.
En effet, la carte des droits de l’Homme n’est plus géostratégiquement payante comme elle l’était longtemps, depuis les Accords d’Helsinki à ces derniers temps. La roue de l’Histoire tourne à une vitesse étourdissante pour les donneurs de leçons européens eux-mêmes. Que leurs boys qui sévissent encore chez nous se rhabillent !