Chronique
Et si la honte nous sauvait ?
Le glossaire des valeurs est en train de changer, presque radicalement. Avec des mots qui disparaissent et d’autres qui font surface. Ce changement de vocabulaire traduit peut-être une nouvelle ère dans laquelle les réflexes anciens n’ont plus cours.
Il reste encore quelques anciens qui continuent de nous rappeler les valeurs qui se perdent. Que la solidarité était presque une règle. Que l’on allait chez le voisin demander un peu de sel, du sucre ou autre chose, quand on en manquait à la maison.
Que, par exemple, dans des temps aussi anciens que ceux qui émettent ces comparaisons, la valeur de la parole donnée était tellement importante que personne ne pouvait revenir sur un accord verbal ou une promesse tenue. Pas comme aujourd’hui, se sentent-ils obligés de conclure, presque toujours.
Les anciens tenaient parole par peur de la honte que pouvait générer chez eux le comportement contraire. Le regard des autres et la peur de la mauvaise réputation constituaient un moteur de régulation sociale et participaient à la bonne marche économique.
Nostalgie ou évolution
Le problème de ce genre de sujets est qu’il nous met d’emblée dans une posture nostalgique, inefficace, à cause de sa redondance. Le «c’était mieux avant» n’est plus audible. Car il n’apporte pas de réponse à la question de ce qui a vraiment changé.
Concentrons-nous sur une valeur ou un sentiment afin de mieux saisir ce qui a changé. Cette réflexion est née de la lecture d’un livre sur le sentiment de la honte. Il défendait la thèse que le sentiment de la honte peut participer à une certaine régulation sociale, et même politique.
En 1843, Marx est allé jusqu’à proclamer que la honte était un sentiment révolutionnaire. En précisant que ce n’est pas par honte que l’on fait une révolution, mais qu’avoir honte est en soi une révolution. Longtemps après Marx, Salman Rushdie écrit, en 2011, que les deux principales racines de la violence sont la honte et l’absence de honte.
Paraphrasons Rushdie en avançant que l’absence de la honte peut être la source d’un manque d’empathie qui déboucherait sur une dislocation de la société.
La honte, pour revenir à la raison ?
Le sentiment de honte est universel et intemporel. Il traverse les temps et les espaces. Ce qui a changé peut-être est la prise en compte ou pas de cette honte par les personnes et les sociétés.
Globalement, dans le monde, l’on observe ce glissement idéologique vers l’individualisme libertarien qui se normalise petit à petit avec l’avènement de leaders politiques qui n’ont pas honte d’afficher un égocentrisme politique dont d’autres auraient eu honte, dans des temps anciens. De la droite décomplexée, nous arrivons à l’oligarchie des milliardaires, peut-être le stade ultime du capitalisme.
Du côté de chez nous, nous voyons bien qu’il y a des choses à corriger dans nos comportements. Que nous devrions avoir honte de l’incivisme, de la saleté, de l’état de l’espace public, de la pauvreté…, que nous rencontrons tous les jours ou presque. Et avoir honte d’y contribuer, directement ou indirectement.
Honte pour nous-mêmes ou honte pour les autres. Comme la douleur qui nous alerte pour nous empêcher d’endommager nos propres tissus, la fonction de la honte serait de nous empêcher d’endommager nos relations sociales ou de nous motiver à les réparer.
C’est la honte qui oblige certains de nos compatriotes qui habitent sous d’autres cieux à respecter les lois. Les mêmes qui ne respectent plus la file dès leur arrivée à un des aéroports de notre pays. Un air local de permissivité annule cet effet de honte.
La honte de dire des bêtises. «Le ridicule qui tue» est un moteur pour ne pas bâcler ni son travail ni son instruction. Rappelons-nous qu’au sud du Maroc existaient des villages sans prison, la honte suffisait à réguler la vie sociale. La Culture est la solution.
