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Chronique

Essor économique marocain : «Yes we can», mais…

J’appartiens à la génération qui a vu arriver au Maroc les premiers postes de radio fonctionnant au moyen d’imposantes batteries.

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Que de chemin parcouru depuis ces temps particulièrement sombres ! Aujourd’hui, le Royaume ne cesse de faire des pas géants en matière d’essor industriel et technologique, mais le mental collectif semble en peine à suivre ce rythme effréné. Cette chronique m’est inspirée par la messagerie d’une brave dame, qui plus est enseignante de son état, où j’entendis: «Merci de laisser votre message, je vous rappellerai à mon retour». La pauvre «éducatrice des jeunes générations» semble n’avoir point intégré le modus operandi du GSM. Des centaines d’exemples peuvent être cités à propos de cette désynchronisation latente et tenace entre la modernisation, notamment l’urbanisation vertigineuse, du territoire et les certitudes immuables qui logent au plus profond du mental collectif.

Qu’est-ce à dire ? Alors que le pays avance rapidement sur le chemin de la modernisation infrastructurelle tous azimuts, les mentalités peinent à asseoir une symbiose avec le temps et l’espace. Un temps qui disparaît au fur et à mesure, le TGV, la visiophonie ou même le GSM imposant l’instantanéité, et un espace qui s’urbanise crescendo.

Or, le Royaume connaît, principalement depuis deux bonnes décennies, une révolution infrastructurelle, une explosion de la mobilité et un essor technologique et industriel exponentiel.

Le taux d’électrification rurale a atteint 100% à la fin de 2023, le taux de pénétration de l’Internet a plafonné à 98,9% en juin 2023. Le Royaume s’apprête à devenir l’un des principaux producteurs mondiaux de batteries pour véhicules électriques en nouant des partenariats avec de grands investisseurs chinois et coréens. Et il ne manque pas de minerais pour ce grand dessein technologique, puisque non seulement son sol regorge de phosphate, mais également ses fonds marins – notamment le mont Tropic au large de Dakhla – sont bourrés de cobalt, de lithium, de nickel et de manganèse. Aussi les annonces des investissements colossaux se suivent-elles à une cadence vertigineuse : la firme sud-coréenne LG Chem, spécialisée dans la fabrication de batteries à base de cathodes de nickel, de cobalt et de manganèse, a déjà annoncé la construction d’une usine géante au Maroc, en partenariat avec la société chinoise Youshan, filiale du géant Huayou ; le géant chinois Gotion High Tech, l’un des leaders mondiaux de batteries, se prépare à implanter une usine géante au Maroc, plus précisément dans la région de Laâyoune-Sakia El-Hamra. D’autres «intentions d’investissement» venant des USA et d’Europe ont été transmises aux autorités. Le marché des batteries de véhicules est énorme et ne cessera de s’amplifier tout au long du siècle. Plus généralement, celui des véhicules eux-mêmes est appelé à connaître un essor remarquable, et les fabricants s’y livrent à une concurrence sans répit. Ainsi, avec 4,91 millions d’unités exportées l’an dernier (+57,9%), la Chine vient de détrôner le Japon (4,42 millions de voitures, camions et bus en 2023). Les marques françaises, italiennes, allemandes et américaines peinent à suivre la cadence. Il y a donc là des niches de croissance exponentielle pour le Maroc qui deviendra sûrement un méga-atelier du monde au diapason des véhicules électriques. Avec un taux d’intégration de l’industrie automobile, qui approche d’ores et déjà les 70% et ne sera pas loin des 80% vers la fin de 2028, le transfert de technologie qui s’opère ainsi quasi mécaniquement fera du Maroc le principal hub de cette industrie entre l’Europe et l’Afrique.

Il en va de même pour l’industrie aéronautique où le taux d’intégration se situe autour de 45% et les investisseurs continuent à se bousculer au portillon du Royaume.

Parallèlement à ces conquêtes technologiques et industrielles, la physionomie du territoire a connu une transformation digne des dragons d’Asie. Les infrastructures portuaires, aéroportuaires, ferroviaires, routières et immobilières ont changé littéralement la face du vieux Royaume. Mais la «bédouinisation» des mœurs, des réflexes, des attitudes, des comportements et des habitudes n’en finit point de compromettre l’urbanité si nécessaire au vivre-ensemble.

Outre les carences endémiques qu’a longtemps subies le pays aux registres de l’éducation et de la culture, cet état de fait est toujours encouragé par les forces conservatrices qui continuent à injecter les axiomes débiles, les vieilleries, voire les incertitudes toxiques, dans le corps social. Et la décennie 2011-2021 n’y était pas pour peu sous le gouvernement piloté par les islamo-régressifs. Il n’est que de naviguer à travers les réseaux sociaux du pays pour mesurer l’ampleur de l’effondrement du bon sens et de la décrépitude de l’esprit critique. La médiocrité est élevée au rang de l’excellence et les fake news les plus sottes trônent au détriment des valeurs lumineuses. Au point que tout cela atteint le stade d’une véritable industrie lucrative particulièrement dévastatrice de la «raison».

Feu Mehdi Ben Barka écrivit en 1955 dans son livre «Où va le Maroc ?»: «Le Maroc c’est le Moyen Âge plus l’électricité» ; je n’hésite pas à le paraphraser ainsi : aujourd’hui le Maroc c’est le modernisme jumelé au Moyen Âge mental. Il y a, par conséquent, urgence à opposer une véritable «révolution culturelle» transversale sans concession aucune à ce hiatus hautement périlleux.

«Le Maroc fait partie des très rares pays du monde où le chef d’État est plus progressiste que le peuple, élites y comprises», affirme le sociologue Hammou El Koundi.
Puisse le Grand Architecte de l’univers préserver le Royaume de ses propres démons régressifs !