Chronique
Entre l’IA et l’art, bien plus qu’une poignée de dollars
Même si les goûts et les couleurs ne se discutent pas, des voix s’élèvent pour dénoncer une dérive qui risque de diluer d’une rive à l’autre le sens et la valeur de la créativité dans un flot d’inconnues.
En novembre dernier, la vente de la première œuvre réalisée par une humanoïde avait défrayé la chronique et suscité bien des frayeurs.
«A.I. God» réalisée par «Ai-Da» représentait un portrait décalé du mathématicien anglais Alan Turing, considéré comme le père de l’intelligence artificielle.
Adjugée au prix faramineux de 1,3 million de dollars, cette création avait soulevé bien des interrogations autour de la légitimité de l’intelligence artificielle à générer des œuvres susceptibles d’intéresser une nouvelle catégorie de collectionneurs.
Quelques mois auront suffi à confirmer la portée de la vente réalisée par la maison Sotheby’s.
Loin d’être un évènement isolé, il a même poussé la concurrence à ne pas se laisser damer le pion sur un marché porteur et qui se prête bien aux retombées d’un intérêt grandissant.
Christie’s a donc décidé de consacrer, pour la première fois, toute une vente à des œuvres créées avec le concours de l’IA. Baptisée «Augmented Intelligence», cette opération, qui se poursuit en ligne jusqu’au 5 mars, comprend une vingtaine de réalisations parmi lesquelles des toiles, des sculptures, des photos ou encore des écrans géants.
Cette initiative aura au moins eu le mérite de lever les tréfonds de certaines idées reçues.
À commencer par le fait que les liens entre l’IA et l’art ne datent pas d’hier.
L’une de créations proposées remonte en effet à 1966.
Elle est signée Charles Csuri. L’artiste américain, formé initialement à la peinture, est connu pour s’être intéressé aux ordinateurs dès le milieu des années 1950, au moment de la disparition du pionnier de l’IA.
Il deviendra dès lors un précurseur dans le domaine de l’animation numérique.
Disparu en 2022, il a passé sa vie à explorer les applications de certains algorithmes sur les effets de l’inspiration, ce qui l’a conduit notamment à déformer, via un logiciel, l’un de ses dessins.
Une approche qui changera aussi son destin.
L’intérêt des amateurs de cet art 5.0 devrait aussi se porter sur l’un des visages contemporains de cette nouvelle forme d’art.
L’Américain Pindar Van Arman y propose «Emerging Faces», une série de neuf tableaux qui sont le fruit d’une forme de «conversation» entre deux modèles d’IA.Le premier peint un visage sur une toile jusqu’à ce que le second l’arrête lorsqu’il reconnaît une forme humaine.
Une démarche pour le moins déroutante, qui pourrait faire grimper, de manière incompréhensible, les enchères autour de 250.000 dollars.
Une aberration selon certains qui considèrent que c’est très cher payé pour une simple interaction entre deux machines dont l’art n’est qu’un leurre.
Même si les goûts et les couleurs ne se discutent pas, des voix s’élèvent en effet pour dénoncer une dérive qui risque de diluer d’une rive à l’autre le sens et la valeur de la créativité dans un flot d’inconnues.
Une pétition, en partie portée par des anonymes, a même été mise en ligne pour demander l’annulation de cette vente.
En vain, malgré les milliers de signataires qui reprochent aux différents modèles d’IA de bafouer le principe de la propriété intellectuelle.
Et parmi tous ceux qui se sont braqués, nombreux sont ceux qui crient au «vol massif», amplifié par des plateformes tels que Midjourney et Stability AI.
En guise de justification, l’un des participants à la vente de Christie’s précise que la majorité des artistes du projet utilisent leurs propres données et modèles.
Pas sûr que cela suffise à rendre plus diffuse la fusion entre l’art et l’IA.
