Chronique
Développement durable ? Une croissance inclusive sinon rien !
À l’heure de la prolifération universelle de l’inflation et du rapetissement crescendo du pouvoir d’achat, y compris dans des contrées naguère prospères, le taux de croissance, depuis la fin des «Trente glorieuses», ne constitue plus en soi un indicateur éloquent de la bonne santé d’une économie.
Au vu d’une matrice de comptabilité sociale (MCS) altérée, une croissance non inclusive ne peut constituer un facteur de bien-être au sein d’un environnement macroéconomique quelconque. Depuis la crise financière de 2008 et surtout après les effets sociaux de la pandémie de 2019, tous les organismes internationaux, FMI lui-même en tête, ont placé la croissance inclusive au centre de leurs préoccupations.
Qu’est-ce à dire ? La scolarisation massive, l’accès de tous aux soins, le comblement des disparités tant territoriales que sociales et l’implication des populations rurales et suburbaines dans la dynamique socioéconomique constituent, collectivement et solidairement, l’incontournable chemin de tout développement équitable et, par conséquent, durable.
À titre d’exemple et au regard du modèle Input-Output classique, il a été clairement établi «qu’une augmentation de 1% de la scolarisation dans le secondaire réduit mécaniquement la pauvreté de 0,68%, sans oublier que ce même indicateur renforce la productivité de la main-d’œuvre. Or, la double corrélation entre pouvoir d’achat et niveau de qualification, d’une part, et inflation et pauvreté, d’autre part, est établie depuis belle lurette. Ainsi, une augmentation de 1% du taux d’inflation augmente quasi mécaniquement la pauvreté de près de 1,7 pour cent» (*).
D’ailleurs, au Maroc, le rapport sur le Nouveau modèle de développement (NMD) ne dit pas autre chose. Il a placé l’éducation, la santé et la justice tant territoriale que sociale aux premiers rangs des conditions de l’émergence tant attendue et qui tarde à s’installer. En tout cas, le préalable de toute démarche allant vers une croissance économique véritablement inclusive n’est autre que ce serpent de mer qu’est le Registre social unifié (RSU). Celui-ci permettra non seulement de mieux cibler l’action sociale globale incluant pauvreté, santé et éducation, mais également de décharger le budget de l’État des dotations colossales indues dont bénéficient les ménages aisés au titre de la Caisse de compensation.
Même si le Royaume peut y adjoindre les métriques inhérentes à ses spécificités ethnoculturelles, le benchmarking à cet égard ne peut être que bénéfique. L’Indonésie, le Mexique et le Chili ont entrepris depuis plusieurs années le ciblage des aides aux couches sociales défavorisées sans altérer le budget de l’État via la compensation. La caisse du même nom a, en effet, englouti près d’une quarantaine de milliards de dirhams l’année dernière. Même si «seulement» 26 milliards qu’y ont été affectés dans la Loi de finances de 2023, les engagements pris par le gouvernement Akhannouch vis-à-vis des syndicats risquent de propulser ce montant vers une augmentation substantielle avant la clôture de l’exercice.
En vérité, la théorie du «ruissellement» à laquelle certains de nos politiques continuent à croire s’est avérée bel et bien fumeuse. Le FMI lui-même l’affirme: «Si la part du revenu des 20% les plus riches augmente, la croissance du PIB diminue sur le moyen terme, ce qui suggère que les bénéfices ne ruissellent pas. A contrario, une augmentation de la part des 20% les plus pauvres est associée avec une augmentation du PIB».
A sa constitution, le 7 octobre 2021, le gouvernement Akhannouch pouvait se prévaloir d’un taux de croissance léchant les 8% pour préparer dare-dare une Loi de finances particulièrement ambitieuse. Il ne pouvait prévoir les conséquences catastrophiques de la guerre russo-ukrainienne avec son lot de cherté de l’énergie, de pénurie céréalière et de renchérissement des ressources financières mondiales.
Tout cela n’a aucunement altéré sa détermination à conduire et faire aboutir le grand chantier des couvertures sociale et médicale et ce, en dépit d’un taux de croissance qui ne dépassa guère 1,2% en 2022. En soi, cette détermination renseigne sur la conscience de l’Exécutif de l’impératif social tant négligé par le passé et sans lequel aucune croissance inclusive n’est possible. Cette conscience gagnerait à investir l’ensemble du mental collectif marocain.
Il est donc temps pour les plus aisés parmi nous de comprendre une bonne fois pour toutes que la promotion sociale des couches inférieures de la société, classes moyennes comprises, constitue une double vertu économique : la sécurisation des investissements publics et privés et l’amplification de la demande intérieure. Tel est le b.a.-ba de la véritable croissance inclusive et, par conséquent, juste.
(*) Hana Sarsar, mémoire de fin d’études «Plan d’accélération industrielle (2014-2020) et croissance inclusive au Maroc : étude d’impact par les multiplicateurs de la MCS», octobre 2017.
