Chronique
De la solidité d’un État-nation
En face d’un État profondément enraciné autant dans l’espace territorial que dans le mental collectif, les assauts coloniaux, hégémoniques ou impérialistes les plus redoutables ne peuvent aliéner et a fortiori dissoudre un tel background civilisationnel.
L’actualité m’offre l’occurrence de plancher sur le sujet rhizomique qu’est la solidité d’un État-nation. Le 70e anniversaire du déclenchement de la lutte armée du FLN en Algérie et les élections américaines constituent deux exemples d’États, l’un dictatorial et l’autre démocratique, présentant des fragilités diverses et variées, quoique de natures différentes.
Après 62 longues années d’indépendance, l’Algérie n’a pas encore réuni l’ensemble des éléments constitutifs d’un État-nation digne de ce nom.
Hormis la rengaine de la guerre de libération du joug colonial, vite transformée en une rente mémorielle qui perdure à ce jour, aucun effort n’a jamais été engagé par le pouvoir militaro-clanique d’Alger dans le sens de la construction d’un récit historique pouvant recueillir l’adhésion de l’ensemble des composantes ethnoculturelles de la société.
Il en est de même pour un destin commun non encore dûment validé et assumé par l’ensemble de la population. Historiquement, il existe des pays où l’État a préexisté à la nation, à l’exemple de la France, et d’autres où la nation a préexisté à l’État, comme ce fut le cas en Allemagne ou en Italie.
Or, l’Algérie n’appartient toujours ni au premier ni au second cas. Les vieux États dont la cohésion identitaire s’est faite laborieusement, fût-ce autour d’une mosaïque ethnoculturelle, n’ont eu aucun mal à parachever la solidité de la nation, comme c’est le cas du Royaume du Maroc.
Le second exemple nous est offert par une Amérique qui n’a jamais été aussi divisée face à des choix civilisationnels touchant jusqu’à ses fondamentaux. Pays d’immigration, l’Amérique remet en cause le principe même de l’acte migratoire ; pays démocratique, les USA remettent en cause le droit fondamental de la femme à disposer de son corps ; nation au socle bâti sur le melting-pot, elle remet en question, près de deux siècles et demi après sa naissance, le principe cardinal de l’égalité entre ses citoyens.
Pourtant, la section 1 du XIVe amendement est on ne peut plus claire: «Toute personne née ou naturalisée aux États-Unis, et soumise à leur juridiction, est citoyenne des États-Unis et de l’État dans lequel elle réside. Aucun État ne fera ou n’appliquera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunités des citoyens des États-Unis, ne privera une personne de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière, ni ne refusera à quiconque relève de sa juridiction l’égale protection des lois».
Ces multiples fragilités se sont manifestées dès la défaite d’Al Gore face à Georges Bush Junior lors de la présidentielle du 7 novembre 2000. N’était-ce l’Arrêt Bush v. Gore (531 US 98), rendu par la Cour suprême des États-Unis le 12 décembre 2000, qui mit fin à toute contestation, et surtout l’attitude conciliatrice d’Al Gore, la confrontation aurait pris des dimensions pour le moins hasardeuses.
Puis l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, par les partisans de Trump offrit au monde le visage d’une Amérique profondément fragmentée.
Aujourd’hui, nombre de sociologues et de politologues scrutent cette société américaine qui frôle la guerre civile, parce que profondément scindée entre deux conceptions de cette nation multi-ethnoculturelle.
Certains craignent pour la pérennité de la démocratie américaine elle-même, d’autant que les valeurs qui ont longtemps soudé le sociogramme du pays autour de l’«American Dream» ne cessent de reculer face à l’émergence des valeurs de la postmodernité que véhicule la globalisation.
Si les USA peuvent trouver en leur sein l’immunité institutionnelle, juridique et civilisationnelle pour se prémunir contre la désintégration sociale et a fortiori contre l’implosion naguère subie par l’ex-URSS, l’intégrité socioculturelle et étatique de l’Algérie ne saurait continuer à échapper à la pulvérisation qu’elle a déjà frôlée lors de la «décennie noire» des années 90 et du Hirak survenu entre 2019 et 2021.
En vérité, les plus vieilles démocraties ont connu des «accidents de l’Histoire» plus ou moins périlleux, mais ceux, parmi elles, qui disposent d’une solide «colonne vertébrale» civilisationnelle et historique, purent en sortir sans grands dégâts.
A contrario, les pays dont la construction de l’État-nation en leur sein n’a pas été parachevée ne peuvent compter ni sur leurs armées ni sur la répression policière pour déjouer les revanches de l’Histoire. Il n’est que de voir dans quel état de désintégration se trouvent la Syrie, l’Irak, la Libye, le Yémen, le Soudan, la Somalie, etc., pour s’en convaincre.
Dieu merci, le vieux Royaume du Maroc porte en lui une immunité multidimensionnelle qui a fait ses preuves durant plusieurs siècles, y compris lors des confrontations armées avec les grandes puissances européennes d’antan.
Ainsi, cette solidité de la charpente civilisationnelle s’est manifestée, à maintes occurrences, y compris au lendemain du Traité de Fès du 30 mars 1912 qui instaura le Protectorat. Ne fut-ce pas Hubert Lyautey, le premier Résident français au Maroc, qui affirma en février 1916 : «Alors que nous nous sommes trouvés en Algérie en face d’une véritable poussière, d’un état de choses inorganique, où le seul pouvoir était celui du Dey turc effondré dès notre venue, au Maroc, au contraire, nous nous sommes trouvés en face d’un empire historique et indépendant, jaloux à l’extrême de son indépendance, rebelle à toute servitude»!
C’est dire qu’en face d’un État profondément enraciné autant dans l’espace territorial que dans le mental collectif, les assauts coloniaux, hégémoniques ou impérialistes les plus redoutables ne peuvent aliéner et a fortiori dissoudre un tel background civilisationnel.
Le triptyque «Dieu, la Patrie, le Roi» y veille. Qu’on le sache et, surtout, que les Cassandres d’ici et d’ailleurs ne l’oublient jamais !
