Chronique
À quoi servent encore les traders ?
On ne gagne plus parce qu’on est plus malin que les autres. On gagne parce qu’on comprend plus vite. Ou plutôt, parce qu’on a une machine qui le fait à notre place.
On lui doit quelques-unes des scènes les plus cultes du cinéma américain. Leonardo Di Caprio en loup cocaïné de Wall Street, Gordon Gekko clamant que «la cupidité est une vertu», ou encore les banquiers de The Big Short, dansant sur les ruines de la crise des subprimes. Le trader, cette figure hollywoodienne par excellence, était l’homme qui régnait sur les marchés. Cigare, cravate Hermès, six écrans… Un être nerveux, brillant, arrogant, capable de gagner des millions entre deux gorgées de Red Bull ou de Jack Daniels. Sauf que tout ça, c’était avant l’IA.
Aujourd’hui, dans les grandes salles de marchés, les vraies stars ne crient plus. Ne boivent plus. Elles ne respirent même pas. Ce sont des lignes de code. Des algorithmes dopés à l’apprentissage automatique, nourris à la donnée en temps réel, capables d’exécuter des dizaines de milliers d’ordres par seconde… Ils ne dorment pas, ne paniquent pas, n’ont pas d’ego. Ils scannent les marchés 24h/24, croisent les données météo, les tweets, les taux d’intérêt, les mouvements géopolitiques, les indicateurs économiques… et déclenchent un achat ou une vente en un clin d’œil.
Aujourd’hui, plus de 60% des transactions sur les marchés développés sont exécutées sans intervention humaine. L’humain n’est plus le joueur. Il est l’arbitre. Et encore… Le phénomène n’est pas nouveau. Mais avec l’irruption de l’IA générative (ChatGPT, BloombergGPT, AlphaSense…), la machine a changé la dimension du métier. Elle ne se contente plus d’exécuter. Elle anticipe, prévoit, analyse, explique… Elle lit les rapports annuels, analyse les bilans, les déclarations des PDG, les tendances sectorielles, et elle en tire des stratégies de placement. Le tout sans pause-café ni fatigue.
Alors, a-t-on encore besoin de traders ? Oui, mais pas comme avant. L’ère du «flaireur de tendances», des loups des salles de marchés, est révolue. Le trader d’aujourd’hui, c’est un codeur, un data scientist, un architecte d’algorithmes… Celui qui parle Python, pas finance, ni analyse technique. On n’analyse plus un bilan à la main : on en extrait le jus, l’essentiel, via des réseaux de neurones artificiels. Et en quelques secondes.Et au Maroc, où en est-on dans cette révolution ? La place casablancaise n’est certes pas Wall Street ou la City de Londres. Elle n’est pas encore peuplée de robots, mais le vent tourne. Certaines sociétés de gestion commencent à intégrer de l’IA pour modéliser les risques, prédire les tendances sectorielles ou optimiser les arbitrages. Des groupes d’investisseurs se créent sur Telegram, des dashboards automatisés circulent entre jeunes boursicoteurs autodidactes, et les premiers projets de trading algorithmique voient le jour, mais à petite échelle. Le changement de génération est là. On est passé du trader, profil ingénieur financier, au programmeur.
Mais il faut rester lucide. Sur un marché comme Casablanca, peu profond, dominé par quelques valeurs fortes et une petite brochette d’investisseurs, l’automatisation peut aussi amplifier les risques. Avec très peu de liquidité et peu de valeurs cotées, les cours peuvent flamber ou s’écraser au moindre mouvement collectif… Et à Casa, pas besoin de 1.000 robots pour créer une bulle, il suffit de 5 bots !
Et puis, il y a une autre question, plus philosophique : peut-on vraiment confier nos marchés à des machines qui ne comprennent rien à l’humain ? La peur, la cupidité, la panique, le soulagement, l’optimisme, l’espoir… Ce sont les émotions, la psychologie des acteurs, qui façonnent les cycles boursiers. Et pour l’instant, aucune IA n’a inventé l’angoisse du lundi matin… La tendance est toutefois irréversible. Et on doit s’y faire. Le trader de cinéma vit ses dernières heures de gloire.
À la place, un jeune de 23 ans qui code depuis sa chambre à Benguerir ou Khouribga peut faire mieux que 10 analystes réunis dans une salle de marché du boulevard Hassan II de Casa. Il n’a pas le charme de Di Caprio, mais il a l’essentiel : une belle machine entre les mains. Alors non, le métier de trader n’est pas mort. Mais il a changé de nature. On ne gagne plus parce qu’on est plus malin que les autres. On gagne parce qu’on comprend plus vite. Ou plutôt, parce qu’on a une machine qui le fait à notre place.
