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Chronique

À l’est du Maghreb, rien de nouveau

La démocratie ne peut pas fonctionner sans corps intermédiaires (partis politiques, syndicats, société civile…). Les empêcher de jouer leur rôle est une preuve irréfutable que l’on veut accaparer le pouvoir tout seul. Sans laisser de place aux voix discordantes qui permettent pourtant le débat. Échos de la Tunisie.

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Votre serviteur revient d’un voyage dans les contrées britanniques, exactement de Manchester. Il n’y est pas allé pour voir un match de United ou de City, mais pour une rencontre universitaire. Oui, ça lui arrive de temps en temps.

Il était question d’une rencontre avec un réseau d’universités du Maghreb et de Grande-Bretagne (Manchester, Keele, Edinburg et Liverpool) et des structures de la société civile du Maroc, d’Algérie et de Tunisie.

Il s’agit, en effet, d’un programme de recherche-action sur la migration et les déplacements forcés des personnes, notamment subsahariennes vers l’Europe, en transitant par le Maghreb. Ceci pour le contexte.

En Tunisie, on musèle la critique
Ce qui a frappé votre chroniqueur préféré (rires), c’est l’état d’esprit fataliste des chercheurs universitaires et des acteurs de la société civile tunisiens (pas de rires, car c’est moins drôle).

C’est comme si une chape de plomb a recouvert l’horizon qu’avait permis le printemps arabe de 2011. La moitié de notre réunion a été absorbée par des questions relatives à la sécurité des chercheurs et des acteurs associatifs.

On a fini par éluder la thématique de la réunion en parlant des peurs manifestées dans la narration des exemples relatés par les participants tunisiens des cas d’emprisonnement d’intellectuels, de militants ou de personnes pouvant avoir une influence sur l’opinion publique ou «tout simplement» dont l’avis ne plait pas au président Kaïs Saïed.
Et c’est vrai que le président n’y va pas avec le dos de la cuillère. C’est à coup de «complot contre la sûreté de l’État» et d’allégations de conspiration que le président a publiquement qualifié les personnes arrêtées de «terroristes» en les accusant d’attaquer l’État et de fomenter des tensions sociales.

Rien de moins. Le président n’épargne personne, même pas les sympathisants non actifs, proférant la menace que quiconque oserait «exonérer ces réseaux criminels» devenait, de fait, leur complice.

Déclaration qui a suivi le limogeage de 57 juges en 2022, le pouvoir judiciaire aussi, se voyant accusé quand ses décisions ne vont pas dans la direction présidentielle. Climat d’intimidation à tout-va.

L’arbitraire regagne du terrain
Kaïs Saïed, élu en octobre 2019 sur la base d’un programme promettant réformes et transparence, a mis fin à la transition démocratique du pays et a étendu ses pouvoirs en «suspendant» le Parlement en juillet 2021.

Une décision dénoncée par beaucoup comme un coup d’État constitutionnel. Depuis, le président a réussi à affaiblir différents corps intermédiaires (partis politiques, syndicats, pouvoir judiciaire, société civile…).

En réprimant toute opposition, il a réussi à être réélu aux dernières élections présidentielles de 2024 avec 90,7% des voix et 28,8% de taux de participation.

Soit 2,4 millions d’électeurs sur 9,7 millions d’inscrits. 7,3 millions de Tunisiens ont déjà baissé les bras. Plus de la moitié d’un pays de 12 millions d’habitants.

Pour revenir à notre sujet, l’indignation exprimée par certaines ONG face à la crise humanitaire des migrants chassés de Sfax ne plait pas au pouvoir. Les associations critiques envers les autorités sont dans le viseur du président.

Des actes d’intimidation ciblent certaines associations, annonçant ainsi une guerre ouverte contre les voix discordantes de la société civile. L’intimidation atteint à présent les universitaires, les chercheurs et les intellectuels. Et ça a l’air de marcher, hélas.

Je ne peux/veux pas juger du niveau de l’appréciation entre le risque qu’on court et le courage qu’il faudrait avoir pour affirmer son opinion, mais je dis que quand on réussit à fermer le robinet de l’imagination, des idées et de la recherche, c’est la fin des haricots. La Culture est la Solution.