Evénement
Le Maroc branche sa souveraineté
Entre infrastructures stratégiques, cyber-protection renforcée et offensive sur l’intelligence artificielle, le Royaume affirme sa trajectoire à Gitex Africa Morocco 2026 dans une recomposition mondiale où les données deviennent pouvoir, les réseaux des territoires et l’innovation comme un levier de puissance.
Sous les chapiteaux blancs de Gitex Africa Morocco 2026, qui, vus du ciel, dessinent presque le schéma d’une carte réseau : 50.000 participants, 1.450 exposants et 130 pays ne parlent plus de rattrapage technologique, mais de puissance. De souveraineté assumée. De données, d’infrastructures et d’intelligences artificielles érigées en leviers stratégiques dans une recomposition mondiale où celui qui contrôle l’IA et les flux de données ne se contente plus de suivre, il impose son rythme.
Aziz Akhannouch donne le ton dès l’ouverture. Le chef du gouvernement ne déroule pas un discours technique, il installe une trajectoire. Il rappelle qu’en 2021, pour la première fois, un département ministériel entièrement dédié au numérique a été créé, un signal politique clair. Derrière ce choix, une montée en puissance assumée. «Entre 2021 et 2024, le budget d’investissement de ce secteur est passé de 11 millions de dirhams (MDH) à plus de 1,7 milliard de dirhams (MMDH). Cela incarne le changement qualitatif que recherche le gouvernement».
La ligne est nette. Structurer, accélérer, industrialiser. En septembre 2024, le Royaume lance «Maroc Digital 2030», avec une idée simple que le chef du gouvernement martèle presque comme un principe. «La numérisation n’a de sens que si elle améliore la vie quotidienne des Marocains et renforce la compétitivité de notre économie».
Derrière cette formule, une mécanique.
Un État numérique au service du citoyen, une économie digitale conçue comme levier de création de valeur. Les chiffres suivent.
148.500 emplois dans l’offshoring et les exportations numériques à fin 2024, plus de 26 MMDH d’exportations, avec un objectif affiché de 270.000 emplois, et près de 40 MMDH à l’horizon 2030.
Mais le cœur du discours est ailleurs, dans une affirmation qui dépasse les indicateurs. «Le Maroc a choisi (…) une approche stratégique basée sur la maîtrise de la révolution de l’intelligence artificielle plutôt que de s’y soumettre, avec le principe de souveraineté technologique et de non-dépendance».
La souveraineté, ici, se décline en infrastructures. La 5G, avec un objectif de couverture de 45% de la population à fin 2026 et 85% en 2030. La fibre optique, en cours de généralisation, avec plus de
1,4 million d’abonnements attendus.
Un programme visant 1.800 communes rurales supplémentaires. Et surtout, l’entrée du Maroc dans la bataille du cloud, avec l’installation d’un centre de recherche et développement à Casablanca, ayant déjà généré plus de 700 emplois.
Ambition souveraine
Face aux investisseurs, le message devient presque incantatoire. Le Maroc est prêt. Prêt par sa stabilité institutionnelle, prêt par ses compétences, prêt par ses infrastructures. Et lorsqu’il élargit le cadre, Akhannouch replace le salon dans une dimension politique plus large. «Gitex Africa est né d’une idée essentielle, donner à l’Afrique une plateforme pour qu’elle parle d’elle-même». Dans cette phrase, tout est dit.
Pour sa part, Amal El Fallah Seghrouchni, ministre de la Transition numérique et de la réforme de l’administration, pousse la logique plus loin. Là où Akhannouch structure, elle conceptualise. Là où il parle trajectoire, elle parle modèle.
Elle évoque un nouveau modèle de souveraineté fondé sur une gouvernance digitale renforcée par l’intelligence artificielle, et surtout une ambition singulière, celle d’une puissance technologique qui ne se construit pas dans la domination mais dans la capacité à fédérer, relier et faire circuler.
Elle trace une ligne presque doctrinale. «Le pari technologique marocain consiste à démontrer qu’il est possible de construire une puissance technologique (…), par sa capacité à fédérer et à mettre l’innovation au service du développement et du bien commun».
Puis elle ancre cette vision dans le concret. Dakhla. «Le Royaume s’engage en faveur d’une infrastructure souveraine (…) avec la construction d’Igoudar, le plus grand data center d’Afrique».
Le projet est à la hauteur de l’ambition. 500 mégawatts à l’horizon 2030. Une infrastructure entièrement alimentée par des énergies renouvelables, refroidie par l’eau de l’Atlantique. Une «data embassy» à la lisière du Sahel, pensée comme un territoire numérique souverain. Derrière l’image, une stratégie. Produire, stocker, traiter la donnée sur le continent, et ne plus la voir partir ailleurs.
Aussi, la ministre insiste sur la dimension éthique. Une intelligence artificielle responsable, respectueuse de l’éthique et fondée sur la transparence des algorithmes, au service du développement, de l’amélioration des services publics et de la modernisation de l’économie.
Virage stratégique
Face à cette montée en puissance, l’Europe ne reste pas spectatrice.
La ministre française chargée de l’Intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Hénanff, assume une convergence stratégique. Elle évoque la nécessité de réduire les dépendances dans des secteurs critiques comme le cloud, la cybersécurité et l’intelligence artificielle, tout en défendant une technologie éthique centrée sur l’humain.
Côté africain, le ton change. Plus direct, plus brut. Mark-Alexandre Doumba, le ministre gabonais de l’Économie numérique, ramène le débat à une réalité souvent évacuée dans les discours technologiques. «L’accès à une énergie en quantité suffisante et à un coût compétitif constitue la composante la plus critique pour développer une véritable économie de l’IA». Sans énergie, pas de souveraineté numérique. Sans kilowatts, pas d’algorithmes.
Dans les allées du salon, cette tension est palpable. Entre promesse et contrainte. Entre ambition et réalité matérielle.
Le Maroc avance sur plusieurs fronts à la fois. Financement des start-up, avec jusqu’à 2,5 MMDH mobilisés. Formation, avec un nombre de diplômés en numérique passé de 11.000 à 22.000. Accélération de l’écosystème, avec l’objectif affiché de faire émerger 3.000 start-up et de former 100.000 talents par an. Tout s’aligne.
Dans l’euphorie maîtrisée des annonces et des projections, une interrogation affleure sans jamais s’imposer. Le Maroc entre dans une arène où l’infrastructure fait la puissance et où l’ambition ne vaut que si elle se traduit en capacité industrielle. Reste à l’incarner dans la durée.
À Marrakech, en ce début d’avril, la réponse ne se dit pas, elle s’amorce. Le Maroc avance. Vite. Fort. Et avec une idée fixe. Ne plus dépendre. Et commencer, enfin, à compter.
