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Archives LVE. 1974, la marocanisation à tout prix

Il y a 50 ans, le processus est en marche, mais des questions se posent. Toutes les mesures prises sont-elles positives ? Apportent-elles un progrès économique et social ?

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Les difficiles problèmes posés par la marocanisation et que nous avons déjà soulignés ici même ont été enfin relevés par de nombreux journalistes, et notamment par M. Ahmed Alaoui dans «Maroc Soir», «Le Matin», et par Louis Gravier dans «Le Monde». M. Alaoui, avec beaucoup de bon sens, pose la question à propos des mesures de marocanisation : toutes ces mesures sont-elles positives ? Autrement dit, apporteront-elles un progrès sur le plan social, une expansion sur le plan économique, un acquis pour le pays ? Dans la plupart des cas, un tel apport est certain, mais à qui fera-t-on croire que la marocanisation de la charcuterie italienne de la rue Poincaré à Casablanca va transformer le Maroc ? À qui fera-t-on croire que la fermeture de l’atelier d’électricité automobile d’un vieil Espagnol va assurer notre indépendance économique ? M. Alaoui estime qu’il y a, pour les petits artisans et commerçants concernés, un problème social et humain.
«D’abord, écrit-il, parce que la dimension de leur entreprise interdit pour eux toute association, parce que la vente sinon la fermeture reste pour eux la seule issue et que leur reconversion pose d’insolubles problèmes. Alors nous pouvons émettre le vœu de voir Sa Majesté le Roi prendre à leur égard une mesure analogue à celle dont ont bénéficié les vieux agriculteurs petits propriétaires». On ne peut tout de même pas claquer la physionomie de toutes nos grandes cités sur celle de Fès où le commerce se résume, il faut bien le reconnaître, en cafés, crémeries et bazars. Nous sommes actuellement engagés dans une négociation délicate avec la CEE pour passer du stade de l’accord commercial à celui d’associé. Cet accord suppose la libre circulation des biens et des hommes. Eh bien, il faut jouer le jeu. Nous dirons même qu’il est de notre intérêt d’avoir, dans notre pays, une collectivité étrangère, ne serait-ce que pour servir de miroir, de point de référence, d’éléments de comparaison… Alors, affichons sans crainte et sans réticence que nous sommes un pays d’accueil, une terre de fraternité et d’hospitalité.
M. Alaoui a posé également le cas des agents d’affaires qui ne peuvent se marocaniser, car un texte datant d’une trentaine d’années leur interdit de se constituer en société anonyme, seule façon, rappelons-le, de procéder à une marocanisation après avoir traité du cas particulier des agents immobiliers.
«Le Monde» a publié un article dans lequel il signale que de nombreux Français vont quitter le Maroc. Il s’agit d’abord des agriculteurs. «Le temps rapproche également l’échéance du 31 mai 1974, date limite à laquelle un grand nombre d’activités devront être marocanisées (d’autres devront l’être au 31 mai 1975) sous peine de sanctions : emprisonnement de un à six mois, amende de 2.000 à 10.000 dirhams (2.200 à 11.000 francs environ) et fermeture de l’établissement. Dans divers cas, une certaine souplesse dans l’application de la loi n’est pas exclue, semble-t-il» (…). «Les petits commerçants n’ont d’autre solution que vendre, à condition de trouver preneur, et à quel prix, quand, avec quelles possibilités de transfert du produit de la cession ? ou fermer, au plus tard le 31 mai, s’ils ne sont pas en règle avec la loi. Tel est le cas des entreprises modestes d’artisans, le départ de certains d’entre eux se faisant déjà sentir ici ou là, lorsque des ascenseurs ou des appareils ménagers tombent en panne. Tel est enfin le cas de toute la petite industrie, qui était source d’emploi et dont l’arrêt deviendra source de chômage».
Commentant cet article, le Bulletin de la Chambre française de commerce et d’industrie écrit «qu’il y a probablement en France 7 ou 8.000 chefs d’entreprise marocains, dont de très importants, en face de 1.800 de leurs collègues français installés ici. Ce dont aucun Français du Maroc ne s’offusque d’ailleurs, bien au contraire : ils souhaitent simplement jouir ici des mêmes prérogatives que ceux-là (et même de les voir encore améliorées), mais dans la réciprocité des traitements. Ceci leur paraît tout à fait naturel, particulièrement au moment où les pays producteurs de pétrole ont décidé de placer leurs relations avec leurs clients sous le signe de la réciprocité. Il est évident que celle-ci doit être constructive: s’il faut condamner tel attentat raciste ou tel cambriolage d’église, de même faut-il chercher au-delà de ces péripéties tout ce qui rapproche et unit. «S’enrichir de nos mutuelles différences», selon le beau mot de Valéry, demeure plus que jamais l’idéal auquel chacun devrait tendre». La vie économique