Affaires
Parapharmacies vs. pharmacies : Sœurs ennemies
Alors qu’elles opèrent sur deux marchés connexes, ces deux acteurs sectoriels cohabitent dans une sorte de guerre froide qui dure depuis plusieurs décennies, sous le regard passif du législateur. Diagnostic d’un malaise.
Après des années fastes, le secteur de la parapharmacie semble accuser le pas. En effet, si au milieu des années 2010 on estimait le chiffre d’affaires à quelque 500 MDH, on aurait pu s’attendre à dépasser le milliard de dirhams au début des années 2020, sur la base d’un taux de croissance annuel moyen de 5 à 10%. Il n’en a rien été. La raison ?
Un opérateur résume: «D’abord, le secteur devait se battre sur plusieurs fronts : défendre sa légitimité, son droit à exister, mais aussi pouvoir assurer sa survie face à la concurrence que lui livraient les grossistes. Ensuite, il a dû faire face à un double challenge : celui des effets directs de la pandémie (confinement, rupture des chaînes d’approvisionnement, etc.), auxquels s’ajoute la prolifération des ventes en ligne, avec des prix défiant toute concurrence, parfois beaucoup moins chers que ceux pratiqués chez les parfumeries traditionnelles, voire chez les grossistes ».
Comble de l’ironie, il arrive que ces vendeurs en ligne qui pullulent sur Instagram parviennent à répondre à la demande et à écouler une marchandise à l’origine méconnue, alors que les fournisseurs sont en rupture de stock, note un observateur. Comme quoi, la contrefaçon est partout, quel que soit le secteur! À ce titre, le récit d’une parapharmacienne est assez révélateur de l’évolution de ce secteur.
Après une formation en marketing, Mounia rejoint une grande enseigne internationale de produits cosmétiques qui a pignon sur rue à Casablanca et d’autres grandes villes du Royaume. C’était au temps où l’on assistait à la naissance des premières adresses de ce qu’allaient devenir les parapharmacies, sises dans l’enceinte des grandes surfaces des métropoles. «La greffe a vite pris et le potentiel de développement a attiré de nombreux acteurs», rembobine notre interlocutrice, qui a vécu la genèse et les évolutions du secteur, avec ses hauts et ses bas.
Périmètre vital
Le développement rapide de la parapharmacie est vu d’un mauvais œil par des pharmaciens pas franchement ravis d’accueillir un «intrus» dans un domaine qu’ils considéraient relevant de leur périmètre vital, à savoir celui de la «santé». Les faits ne leur donnent pas forcément raison, les produits parapharmaceutiques couvrant des domaines qui ne relèvent pas du traitement thérapeutique. Ils répondent plutôt à «des soucis nés d’une nouvelle relation avec le corps», pour reprendre les psychosociologues. Sur les rayons de ces parapharmacies : des produits dermatologiques, des compléments alimentaires, des soins buccodentaires et autres shampoings…
En tout état de cause, la guerre froide continue entre pharmaciens et opérateurs de la parapharmacie. «Chacun veut sa part du gâteau», synthétise ce propriétaire d’une parfumerie. Et il ne faut pas compter sur le législateur pour départager les deux parties.
En effet, depuis un peu plus de deux décennies, et face au développement rapide des enseignes de parapharmacies, certains pharmaciens ont pointé du doigt ce qu’ils considèrent être «un énorme vide juridique» qui prévaut dans un secteur sans «boussole», pour reprendre les mots du chef de file d’un syndicat. Selon lui, les opérateurs du secteur n’ont aucune qualification scientifique leur permettant de connaître et les dangers et l’importance des produits qui sont mis en vente sur les rayons de ces parapharmacies. Ce qui n’est pas, dit-il, sans présenter «un réel danger pour la santé des citoyens qui se procurent les produits de ces magasins qui opèrent à l’abri de tout contrôle».
D’autant, avance-t-il, que certains produits passeraient par le marché noir, loin du regard des préposés au contrôle. Un avis que ne partagent guère les professionnels de la parapharmacie qui disent opérer dans la légalité totale, sans marcher sur les plates-bandes des pharmaciens. Et d’avancer que les produits vendus sont connus et n’ont rien à voir avec les médicaments relevant du domaine réservé des pharmaciens, écoulés exclusivement sous «prescription médicale». «Nous travaillons avec des laboratoires de renommée internationale, les produits sont soumis aux contrôles de rigueur, les conditions d’exposition sont optimales, etc. Nos clients ne courent aucun risque et, au-delà, nous opérons dans la transparence la plus totale et nous payons nos impôts», énumère un professionnel.
Plus de marges
Un argumentaire qui ne convainc pas les pharmaciens, qui estiment que les parapharmaciens récoltent de grandes marges de bénéfice. Quoi qu’il en soit, certaines officines ont emboîté le pas à leurs sœurs ennemies, et n’hésitent plus à commercialiser des produits parapharmaceutiques, avec des emballages aux couleurs chatoyantes et des «animatrices de ventes» dans l’habit des conseillères. Elles ont aussi ajouté le préfixe «para» sur leurs enseignes pour attirer plus de clients. Car si les prix des médicaments sont fixés et les marges bénéficiaires sont ce qu’elles sont, avec les produits parapharmaceutiques, c’est la règle de l’offre et de la demande qui prévaut, et les tarifs pratiqués sont «élastiques». Le même produit peut ainsi être commercialisé à différents prix d’un endroit à l’autre. Un business comme un autre finalement…
Effet d’inflation
De l’avis de nombreux spécialistes, l’intérêt porté par les Marocains à leur corps s’est réduit ces dernières années. La pandémie est passée par là et l’impact sur le volume des ventes est palpable. Conséquence, les parapharmacies de la place parlent de chutes de 10 à 50%, selon leur emplacement, leur adresse et… le pouvoir d’achat de leur clientèle. Et il semblerait que les choses ne soient pas près de s’améliorer. Avec la nouvelle vague inflationniste, certains parapharmaciens se rendent compte des difficultés que rencontrent leurs clients lorsque, munis de l’ordonnance de leur dermatologue, ils n’achètent que les produits prioritaires…
