Niches
La génération gaming trace sa voie au Maroc
Longtemps cantonné au statut de loisir marginal, le jeu vidéo s’impose peu à peu comme une industrie à part entière au Maroc. Portée par une jeunesse ultraconnectée, une scène e-sport en ébullition et un soutien politique affirmé, la filière gaming sort de l’ombre.
Au Maroc, le jeu vidéo n’est plus un simple loisir réservé aux ados enfermés dans leur chambre. C’est devenu un secteur économique à part entière, en pleine expansion, et désormais au cœur des priorités stratégiques du pays. À la croisée du divertissement, de la tech et de la création numérique, l’industrie vidéoludique marocaine entend bien jouer dans la cour des grands.
L’époque où les Marocains téléchargeaient en cachette des jeux piratés sur des sites douteux est révolue. Aujourd’hui, on parle de plateformes officielles, de compétitions professionnelles, de studios locaux et, surtout, d’un marché qui pèse lourd.
En 2024, le chiffre d’affaires du secteur a franchi la barre des 2,28 MMDH, avec une prévision à près de 3 milliards d’ici 2027, selon les dernières études du secteur. La croissance annuelle est estimée à 9,39%, portée par une population jeune (plus de 50% des Marocains ont moins de 30 ans) et ultraconnectée.
Le mobile domine les usages, avec plus de 60% des revenus générés via les smartphones. Jeux de stratégie, puzzles, simulations sportives : les apps de gaming explosent, souvent alimentées par des microtransactions qui rapportent gros. Des titres comme PUBG Mobile, Free Fire ou Clash of Clans sont devenus des classiques du quotidien chez les jeunes gamers marocains.
Rabat Gaming City et ambitions nationales
Pour structurer ce marché effervescent, le Maroc a décidé de passer à la vitesse supérieure. Le ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication a lancé une stratégie ambitieuse pour faire émerger un écosystème du jeu vidéo à l’échelle nationale.
Pièce maîtresse de ce plan : la future Rabat Gaming City, un campus entièrement dédié à la création vidéoludique, à la formation des jeunes talents et à l’hébergement de studios marocains et étrangers. L’ouverture est prévue pour début 2026. En parallèle, des initiatives régionales se multiplient.
À Casablanca, Tanger ou Marrakech, des incubateurs comme les technoparks accompagnent déjà des projets de jeux vidéo portés par de jeunes développeurs marocains. Objectif : transformer des idées en jeux commercialisables, voire compétitifs à l’international.
Des talents et des studios qui émergent
Le paysage local voit également naître une nouvelle génération de créateurs. Des studios comme Palm Grove Software, basé à Casablanca, ont déjà publié des titres comme Kawkab, un jeu de puzzle inspiré de l’univers arabe et de la calligraphie.
D’autres, comme Rym Games, se sont fait remarquer à l’international avec des jeux PC comme The Conjuring House, un survival horror 100% made in Morocco, qui a trouvé son public sur Steam. Pour soutenir son développement, Rym Games a levé 2,8 MDH auprès du Maroc Numeric Fund (MNF), fonds d’investissement marocain dédié aux nouvelles technologies.
À Tétouan, AJB Games Studio, fondé par Ayman Jbari, s’est imposé en un temps record grâce à ses jeux d’horreur narratifs qui mêlent folklore local et mécaniques modernes. La start-up s’est fait connaître pour ses jeux The Moroccan Castle Trilogy et Matha’s Dolls ou encore la dernière production, Uncursed, lancée en 2025, et qui a dépassé les 16.000 téléchargements sur Steam, confirmant l’engouement croissant pour les créations made in Morocco.
Parmi cette génération montante, Mohamed Laaroussi se démarque également dans cet univers. Il a imaginé une aventure immersive dans les ruelles de la médina de Fès, véritable hommage au patrimoine national, ainsi qu’un jeu d’arcade touchant, L’Mima, qui met en scène le quotidien attendrissant d’une grand-mère concoctant des plats traditionnels.
Ces créations s’inscrivent dans le cadre de son projet de fin de formation.
«J’ai toujours été fasciné par les jeux vidéo japonais qui valorisent leur culture et patrimoine. Je me suis dit : pourquoi ne pas faire la même chose avec la nôtre ?», affirme le jeune startuppeur de 26 ans.
Pour lui, aucun doute : les jeunes Marocains regorgent de talents pour s’imposer dans l’univers du gaming. Le secteur, en pleine expansion, offre une large palette de débouchés, allant du développement au game design, en passant par la direction artistique, le narrative design ou encore la production.
Côté formation, plusieurs écoles se mettent à niveau. Art’Com Sup ou ESAV Marrakech intègrent désormais des modules de game design, développement Unity ou animation 3D.
Ou encore le programme de formation Video Game Creator (VGC) – une initiative du ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication, en collaboration avec l’ambassade de France au Maroc – abrité par l’Université internationale de Rabat.
Conçu en partenariat avec ISART Digital, classée comme la deuxième meilleure école mondiale en développement de jeux vidéo, le VGC Program offre aux étudiants une formation gratuite de haut niveau. Répartis entre deux spécialités (le game design et la programmation-gestion de projet), ces jeunes espoirs du gaming affûtent leurs compétences pour répondre aux besoins croissants de l’industrie.
L’e-sport comme moteur d’attractivité
Impossible de parler de gaming sans évoquer l’e-sport, qui connaît une percée spectaculaire au Maroc. Le pays s’illustre régulièrement dans les compétitions internationales, notamment dans des jeux comme FIFA, League of Legends ou Valorant. En 2024, le streamer star Ilyas El Maliki, devenu icône nationale grâce à ses millions de fans sur YouTube, a été nommé capitaine de l’équipe nationale pour la Kings World Cup Nations 2025.
Des événements comme le Morocco Gaming Expo, organisé à Rabat, donnent aussi le ton : invités internationaux, start-up locales, tournois en direct, job dating dans la tech gaming… Le tout orchestré pour faire du Maroc une vitrine du jeu vidéo africain.
Le Royaume voit loin. Le ministère de tutelle espère atteindre 5 MMDH de chiffre d’affaires dans le secteur du gaming d’ici 2030. Pour y arriver, il mise sur trois leviers: former les jeunes, attirer les investissements étrangers et créer une dynamique exportatrice. Le but est clair : faire émerger des jeux marocains à succès mondial, à l’image de ce qu’ont réalisé des studios indiens, turcs ou sud-coréens.
En parallèle, la création d’un fonds d’investissement public-privé dans les industries culturelles et créatives, en cours de mise en place, pourrait aussi donner un coup d’accélérateur aux porteurs de projets. Une aubaine pour les jeunes développeurs marocains qui veulent transformer leur passion en business.