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MASEN : Un nouveau virage stratégique ?
L’Agence prend aujourd’hui une nouvelle direction qui lui permettrait de réduire son déficit et de réaliser un équilibre budgétaire. Malgré cela, plusieurs voix appellent à un changement de structure à travers son intégration au sein de l’ONEE. Détails.
Qu’est-il advenu de MASEN depuis 2021 ? Le bras armé de l’État en matière d’énergies renouvelables est-il devenu une coquille vide ? Des questions que plusieurs personnes se posent depuis l’éviction, il y a plus de deux ans, de son ancien patron, Mustapha Bakkoury. Une disgrâce qui a, sans aucun doute, affecté l’image de l’Agence censée porter la stratégie nationale des énergies renouve-lables. Certains prédisaient sa mise à mort, surtout après qu’elle a réduit sa voilure peu de temps après cette affaire qui avait fait couler beaucoup d’encre à l’époque. Faisant profil bas depuis quelque temps, MASEN semble aujourd’hui entamer un nouveau virage stratégique, une nouvelle vie, diraient certains, qui, chemin faisant, réhabilitera une image écorchée par les grosses bourdes en termes de choix technologiques.
Aujourd’hui, les choses semblent rentrer dans l’ordre. Le salut viendra de la prise de conscience au niveau de l’Agence de l’accélération du déploiement de grands projets dans deux principales énergies renouvelables: l’éolien et l’hydrogène vert, deux composantes phares de la Stratégie nationale des énergies renouvelables. Un choix qui permettra de réduire le déficit de MASEN qui se chiffre à près de 800 millions de dirhams (MDH) annuellement à cause de la vente à perte de l’énergie solaire produite au niveau de la station Noor de Ouarzazate.
Accélérer l’éolien pour compenser les pertes du solaire
L’Agence disposait déjà d’une vision relative à l’éolien et l’hydrogène vert. Plusieurs fermes éoliennes ont vu le jour ces dernières années, mais à un rythme qu’on pourrait qualifier de normal. «Ce qui a changé aujourd’hui, c’est qu’on a appuyé sur l’accélérateur, notamment sur l’éolien, pour équilibrer un peu les comptes. Plus on diversifie notre panier en augmentant la part de l’électricité produite de l’éolien qui est bon marché, moins l’impact de la station Noor se fera sentir», déclare l’expert en énergie, Amin Bennouna.
Mais, il aura fallu que le Maroc subisse de plein fouet l’onde de choc de la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine pour qu’on appuie sur le champignon. «La vitesse avec laquelle le parc éolien de Jbel Lahdid près d’Essaouira a été construit est juste incroyable. Un autre parc d’une puissance importante est en cours de construction. Ça bouge et on le voit», lance Bennouna.
Insister aujourd’hui sur l’éolien pourrait sortir, pour le moment, l’Agence de son marasme. Simple calcul : «Si vous achetez par exemple 1.500 MW d’électricité produite par l’énergie solaire à 1,5 DH le KW, ça vous coûtera 2,2 milliards de dirhams (MMDH). À côté, vous achetez 4.000 MW d’éolien à 0,35DH, ça vous reviendra à 1,4 MMDH», commente Bennouna. L’équilibre budgétaire induit par l’importance de l’éolien dans le mix énergétique est établi et l’Agence ne perdra plus d’argent, puisqu’elle achètera le kilowatt à moins d’un dirham et pourra le revendre à 0,85 DH à l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE). «C’est ainsi qu’on pourrait autofinancer les pertes sur la partie solaire. On se dirige vers ce schéma en accélérant le déploiement de projets de fermes éoliennes dans plusieurs régions», souligne notre interlocuteur.
Les fruits d’une mauvaise gouvernance
Même avis partagé, à quelques nuances près, par l’expert Abdelali Dakina. Le directeur du Centre d’information sur l’énergie durable et l’environnement (CIEDE), de 2000 à 2010, estime que cette réflexion, qu’elle soit en phase de développement ou non, a germé depuis plusieurs années, en plus d’une intégration du photovoltaïque dans les projets de centrales solaires lancées par MASEN afin de rectifier le tir et réaliser une péréquation tarifaire. Pour Dakina, les erreurs stratégiques de MASEN sont le fruit d’une mauvaise gouvernance du secteur de l’énergie au Maroc.
Il remet en question la raison d’être même de l’Agence. «En 2009, il y avait cet engouement de créer des agences avec un risque de chevauchement. Peut-être que c’était plus facile de créer une agence que de réorienter les missions d’autres organismes, les structurer et les reconfigurer. En tout cas, la création de MASEN n’a pas été judicieuse à mon avis», souligne-t-il.
«La création de MASEN a été une erreur pour notre pays»
Dakina regrette que MASEN soit une simple interface entre le secteur privé et l’acheteur unique qui est l’ONEE. «C’est juste un intermédiaire qui n’a pas les compétences techniques et nécessaires pour mener à bien des projets de grande taille dans les énergies renouvelables. Il sait faire ‘faire’. D’autres institutions étaient largement plus compétentes pour mener à bien ces projets et nous avions de bons exemples en la matière», déclare notre source. Résultat : des erreurs de choix technologiques et une absence de marge de manœuvre en termes d’intégration industrielle. Est-ce que, depuis sa création, MASEN a favorisé l’émergence de champions nationaux capables d’industrialiser et de produire des projets de taille critique dans les énergies renouvelables ? La question reste posée.
À l’époque, plusieurs voix ont appelé à confier ce type de projet à l’ONEE qui dispose d’une véritable maîtrise des infrastructures énergétiques et d’une expertise dans l’édification de projets d’énergies renouvelables. Le parc éolien Abdelkhalek Torrès, construit en 2000 dans la région de Tétouan, en est le meilleur exemple.
De même, en termes de gouvernance, il aurait été plus judicieux de confier ces missions à des organismes et des personnes qui disposent d’une lecture transversale de tous les maillons de la chaîne. Durant le mandat de Driss Benhima à la tête de l’ex-ONE, de 1994 à 2001, son directeur général adjoint, Ali Fassi Fihri, qui l’a d’ailleurs remplacé, était également le DG du Centre de déve-loppement des énergies renouvelables (CDER), organisme emblématique créé en 1982, qui a conduit le fameux Programme d’électrification rurale global (PERG). Ce même constat, Ryad Jerjini le défend ardemment. Cet ancien directeur industriel de l’ONEE, branche électricité, ne mâche pas ses mots. «La création de MASEN a été une erreur pour notre pays. C’est un organe qui, dès sa création, n’avait ni les compétences ni les ressources expérimentées pour mener la mission qui lui a été confiée. D’où les projets coûteux, antiéconomiques et à perte pour notre pays qu’elle a initiés et réalisés. Conduire des programmes d’énergies renouvelables en dehors des opérateurs de l’électricité est une aberration économique», nous déclare-t-il avec amertume. Ceci étant dit, les choses peuvent être rectifiées, selon lui. Il recommande d’intégrer et rattacher l’Agence à l’ONEE pour en faire «le bras armé du développement des énergies renouvelables au sein du secteur électrique national». L’objectif est d’assurer une coordination et une adéquation des actions et projets menés de façon économique et au moindre coût pour la collectivité. Et ce, «sous le contrôle expert et bien averti d’un régulateur national fort et indépendant pour organiser et superviser le bon fonctionnement et développement des activités opérationnelles et commerciales des différents acteurs et opérateurs du secteur électrique», propose Ryad Jerjini.
Cap sur l’hydrogène vert
Aux côtés de l’éolien, MASEN accélère ses projets dans l’hydrogène vert. Rien qu’entre fin octobre et début novembre, huit principaux marchés seront attribués dans le cadre du projet Power to Hydrogen (PtX). Il s’agit notamment de la réalisation des études topographiques, sismiques, hydrologiques, géotechniques et géologiques du projet, en plus des études pour la station de dessalement d’eau de mer et de la centrale à base d’énergie renouvelable hybride. Une étude d’impact environnemental et social dans le cadre du projet Power to Hydrogen est également prévue, ainsi qu’un plan d’engagement des parties prenantes. Outre l’appel royal pour sortir l’Offre Maroc dans l’hydrogène vert, certains imputent l’accélération des projets dans cette énergie à Tarik Hamane, DG de l’Agence. Celui qui a remplacé Mustapha Bakkoury à la tête de MASEN est un connaisseur de ce secteur, puisqu’il pilotait chez Total Eren le développement des activités hydrogène du groupe au niveau mondial.


