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IA : Pourquoi le Maroc devrait miser sur les Émirats
Pour accélérer l’intégration des solutions d’intelligence artificielle, le Royaume pourrait s’arrimer à l’expertise accumulée par les Émirats arabes unis dans le domaine. Un partenariat prometteur entre les deux pays est en train de se nouer. En voici les grandes lignes et les impacts attendus.
En octobre dernier, à Dubai, à l’occasion du Gitex Global, le Maroc signait avec AI71, une compagnie émiratie spécialisée dans les solutions industrielles basées sur l’intelligence artificielle, un accord de partenariat inédit.
Il vise à contribuer à la dynamique de transformation numérique que connaît le Maroc dans le cadre de la stratégie Maroc Digital 2030, à travers des solutions basées sur l’intelligence artificielle, ainsi qu’à offrir un accompagnement aux start-up marocaines.
Cette signature fut d’ailleurs l’un des derniers faits d’armes de la désormais ancienne ministre de la Transition numérique, Ghita Mezzour, remplacée depuis à ce poste par Amal El Fallah Seghrouchni, une experte reconnue en IA.
Une nomination qui résonne comme un symbole des nouvelles ambitions du Royaume dans l’adoption à grande échelle de l’IA, domaine où il accuse, il faut le dire, un certain retard.
Pour le combler, et accélérer l’intégration de l’IA, en particulier dans les services publics, le Maroc pourrait miser sur les EAU, pays avec lequel il entretient, du reste, des relations privilégiées dans tous les domaines.
Le choix des EAU pour accélérer l’adoption de l’IA est tout sauf fortuit. Et pour cause, «les EAU ont pris le sujet de l’intelligence artificielle très au sérieux, et ils ont mis en place tous les ingrédients nécessaires pour réussir la transformation IA», nous explique Reda Nidhakou, PDG de VentureOne, maison-mère de AI71 et bras commercial du Conseil des recherches en technologie avancée des Émirats arabes unis (ATRC), l’entité gouvernementale chargée de façonner la recherche et le développement technologiques avancés à Abu Dhabi en matière d’IA.
En effet, si le pays, somme toute assez jeune, n’a pas participé à la première vague du web 1.0, il a été en revanche un exemple en termes d’adoption du web 2.0. Aujourd’hui, dans le web 3.0 et l’IA, l’État émirati est déterminé à jouer un rôle actif au niveau mondial.
Pour cela, il n’a pas lésiné sur les moyens pour bâtir un écosystème complet lui permettant de rivaliser dans ce domaine avec les grandes puissances technologiques traditionnelles.
Les EAU ont commencé par mettre en place une gouvernance appropriée, chapeautée par un ministre de l’Intelligence artificielle, désigné à ce poste dès 2019, ce qui montre l’importance accordée à ce sujet. Ils ont également créé une université spécialisée dans l’IA, la MBZ AIU.
Le pays a aussi beaucoup misé sur le développement de ses propres infrastructures IA, ainsi que sur la recherche, attirant les meilleurs profils et experts mondiaux. Il y a quatre ans, le Technology Innovation Institute (TII), un institut de recherche dont un des 10 centres de recherche est spécialisé dans l’IA, voyait ainsi le jour.
Ce dernier a développé son propre «large language model» (un algorithme de deep learning qui peut exécuter un éventail de tâches de traitement du langage naturel, comme ChatGPT), baptisé Falcon, et qui a été classé numéro 1 parmi tous les autres modèles en Open Source. «Une fierté pour un pays arabe», se félicite le jeune patron de VentureOne. Confortés par ce succès, d’autres modèles performants ont été lancés depuis, avec toujours la même volonté de les proposer en Open Source.
Une fondation, la Fondation Falcon, a même été créée, avec comme objectif d’accélérer la démocratisation de l’IA dans une démarche collaborative.
«Tout cela, c’est pour créer de la valeur pour les entreprises et les services gouvernementaux», affirme notre expert. C’est là où intervient AI71, qui transforme la recherche appliquée du TII en solutions commerciales. Son objectif est aussi de rendre ces modèles encore plus accessibles aux développeurs. «AI71 intervient ainsi en bout de chaîne de l’écosystème IA pour amener des solutions concrètes au client.
Des solutions qui apportent de la valeur ajoutée en termes de temps, de coût, avec un impact sociétal considérable en transformant des secteurs comme la santé, l’éducation ou encore la Justice», explique notre expert. Et c’est précisément ce qui est prévu dans le cadre du partenariat avec le Maroc.
Des solutions IA pour l’e-gov
«Le Maroc est un marché très important pour nous, d’autant que les relations entre les deux pays sont exceptionnelles à tous les niveaux. C’est un des premiers pays avec lequel nous avons une collaboration aussi exhaustive. Nous sommes persuadés que ces technologies vont avoir un impact», souligne d’emblée Reda Nidhakou. Car selon ce Casablancais basé aux EAU, l’IA permet de faire un grand saut en avant, le fameux «leapfrog», même si la digitalisation n’est pas encore aboutie.
Concrètement, les équipes de VentureOne sont entrées en contact avec plusieurs départements au Maroc pour explorer des voies de collaboration, dont le ministère de la Transition numérique avec lequel un partenariat a déjà été signé et dont l’exécution va commencer. «Nous sommes en discussion avec d’autres ministères pour amener nos solutions AI pour les aider à améliorer leurs services.
Il s’agit des ministères de la Justice, de la Santé et de l’Enseignement supérieur. Nous sommes bien avancés dans le cadrage de ce qu’on peut faire ensemble pour amener des solutions AI sur le terrain», affirme notre interlocuteur. Il faut dire qu’AI71 a développé une panoplie de solutions pour ces secteurs sensibles.
«Par exemple, dans le secteur de la santé, nous avons créé un assistant médical. Nous développons aussi des solutions dédiées aux secteurs de la justice, de l’éducation (AI Tutor), et même au secteur de la construction (automatisation du process des permis de construire avec les municipalités)», souligne-t-il.
AI71 développe aussi aujourd’hui des capacités de consulting en IA, pour l’implémentation des cas d’usage auprès des utilisateurs finaux.
Pour ce qui est du partenariat avec le ministère de la Transition numérique à proprement parler, trois volets sont prévus. Il s’agit d’abord d’explorer la manière avec laquelle les solutions d’IA dont dispose AI71 peuvent améliorer les services publics et les rendre plus accessibles, plus efficaces, plus rapides. «Des solutions où on pourra interagir en darija sont aussi dans notre radar», précise Reda Nidhakou.
Le deuxième volet consiste à développer, en concertation avec les services du ministère, des solutions sur mesure, adaptées au contexte et aux spécificités du Maroc.
Le troisième volet, enfin, consiste à faire en sorte que de plus en plus de start-up et de PME marocaines adoptent l’IA, en levant les barrières à l’entrée. En effet, explique notre interlocuteur, sans infrastructure dédiée et sans accès au «compute power» (puissance de calcul), l’IA ne peut être adoptée par les start-up.
«Cet accès est encore cher aujourd’hui. Ce que nous avons fait avec le ministère, c’est de réunir les start-up et de lancer un programme de sélection. Les start-up qui ont les meilleures idées pour utiliser l’IA, on leur donne accès au compute power nécessaire pour incuber leurs activités».
Quatre start-up marocaines ont ainsi été sélectionnées pour avoir accès à cette puissance de calcul moyennant un don de 25.000 dollars chacune leur permettant de consommer de l’IA et de développer leurs solutions grâce aux modèles de la série Falcon.
Selon notre interlocuteur, «nous voulons que ces start-up testent cette IA, sans avoir à débourser d’argent et donc sans se demander si cet investissement donnera ses fruits. C’est un premier pas que nous avons fait avec le ministère pour sélectionner les entreprises les plus prometteuses, et de les aider à franchir le premier pas de l’utilisation de l’IA, qui commence par l’accès à l’infrastructure».
Pas de données, pas d’IA!
Il y a aussi la question de l’accès à la donnée. Pas de données, pas d’IA! Sur ce point, AI71 a de sérieux arguments à faire valoir. «L’une des forces du modèle Open Source que nous avons développé comme Falcon est qu’il permet aux utilisateurs finaux, notamment les ministères, de garder leurs données, parfois sensibles, dans leur data center.
Ce qui n’est pas le cas pour les modèles fermés qui impliquent de donner accès à la donnée. C’est ce qui nous permet d’avoir des discussions avec des acteurs opérant dans des domaines critiques. La garantie de la souveraineté de la data est au centre de notre action», tient à préciser le patron de VentureOne.
Ce dernier s’est donné pour objectif d’aider encore plus de start-up dans le futur, en se focalisant davantage sur le coaching et le mentoring en matière d’adoption de l’IA.
Sur le plus long terme, il est question d’étudier avec le ministère comment créer de la valeur au Maroc, avec potentiellement la création d’une branche dans le Royaume si les choses se passent bien et qu’il y a du potentiel.
«Il y a des activités qu’on peut déployer ici au Maroc en y amenant de l’expertise, notamment pour tout ce qui tourne autour de la préparation de la data, un maillon essentiel pour faire de l’IA», indique notre expert. Et ce dernier de conclure : «Nous pensons que cette vague de l’IA est une vague sérieuse.
Les organisations et les pays qui n’ont pas accès à l’IA vont être sévèrement pénalisés. Nous sommes sur quelque chose de discriminant!».
Les 5 piliers d’une adoption réussie de l’IA
Selon Reda Nidhakou, pour qu’une organisation ou un Etat adopte l’IA dans des conditions optimales, il est nécessaire de répondre à cinq impératifs. Le premier, c’est le talent. Aujourd’hui, il n’y a pas assez de professionnels de l’IA, au niveau mondial, que ce soit au niveau des entreprises qui développent de l’IA où celle qui en consomme.
Les coûts et les salaires sont d’ailleurs en train de monter en flèche. «Il s’avère que le Maroc est riche en talent, il a la capacité de former plus de gens en IA. Il faut s’assurer de les former rapidement», indique-t-il.
Deuxièmement, l’infrastructure : Pour pouvoir consommer de l’IA, il faut mettre en place les infrastructures adéquates, à savoir les GPUs (les Unités de traitement graphique, qui constituent l’épine dorsale du traitement de l’IA), essentiels pour faire tourner l’IA. Le troisième volet est celui de la donnée. «Pour avoir un modèle performant il faut le former sur de la donnée diverse, riche, propre.
Pour cela, un travail important de classification de la donnée doit être réalisé au préalable. C’est un passage obligé avant de consommer de l’IA». L’étroite collaboration avec les utilisateurs finaux pour avoir des «use cases» qui apportent réellement de la valeur, est un autre impératif.
Enfin, le cinquième facteur de succès est la sécurité. Il s’agit de déployer l’IA en étant conscient des mesures de sécurité à prendre, en gardant le contrôle sur les données.

