Affaires
Grogne des agriculteurs européens : Une opportunité pour diversifier les débouchés ?
Comme par le passé, c’est la tomate marocaine qui cristallise toute la colère des agriculteurs français et espagnols qui profitent de ce mouvement de grève générale en Europe pour stigmatiser ce produit d’excellence qui leur dame le pion.
Des camions de marchandises marocaines visés par des paysans français qui détruisent des tomates et autres légumes provenant du Maroc ou des campagnes chocs de communication menées par des associations d’agriculteurs français dans les supermarchés français pour marquer les paniers de tomates marocaines et détourner les consommateurs français de ces produits importés : ce n’est pas le résultat d’une guerre économique déclenchée par les autorités françaises contre les exportations marocaines, mais c’est la conséquence d’une crise profonde des agriculteurs français, et aussi européens, qui cherchent un bouc émissaire aux difficultés internes rencontrées dans ce secteur.
Après que des milliers de tracteurs et d’engins agricoles ont paralysé les rues allemandes depuis le 8 janvier dans un mouvement de grève inédit et global des agriculteurs et éleveurs, ce mouvement de protestation s’est étendu à la France, aux Pays-Bas, à la Roumanie et à la Pologne avant de se déplacer en Italie et en Espagne.
Les raisons de cette colère des agriculteurs qui gronde dans toute l’Europe varient selon les pays, mais se concentrent sur l’augmentation des taxes sur le gazole, la réduction de l’usage des pesticides et plus généralement sur les règles drastiques imposées aux agriculteurs européens par l’UE qui avantagent les produits agricoles provenant d’autres marchés, notamment l’Amérique du Sud et le Maghreb, auxquels ces règles ne sont pas appliquées.
Tomate : bouc émissaire
Et comme par le passé, c’est la tomate marocaine qui cristallise toute la colère des agriculteurs français et espagnols qui profitent de ce mouvement de grève générale en Europe pour stigmatiser ce produit d’excellence marocain qui leur dame le pion sur les rayons des supermarchés et étals des marchés à travers l’Europe.
Ainsi, alors que des groupes d’agriculteurs ont pris d’assaut les autoroutes et principaux axes de communication en France, l’occasion était idéale pour eux d’intercepter les camions transportant des fruits et légumes marocains pour détruire leurs marchandises sur la voie publique et dénoncer la «concurrence déloyale» de ces produits.
Interrogé sur ces incidents, Rachid Benali, directeur de la Confédération marocaine de l’agriculture et de développement rural (Comader) a été très clair : «Nous n’avons relevé aucun incident auprès de nos exportateurs marocains avec lesquels nous sommes en contact permanent».
Pour lui, ce sont probablement les opérateurs français qui se chargent de la redistribution des produits marocains sur le marché européen qui ont dû être victimes de ces opérations de destruction. «Nos exportateurs acheminent leurs produits jusqu’à Perpignan, à la frontière espagnole, puis ce sont les opérateurs français qui prennent le relais.»
Les agriculteurs français avancent l’écart de coût exorbitant entre la main-d’œuvre française et marocaine comme le facteur déterminant qui désavantage leur production. Ils relayent à travers les médias français les mêmes éléments de langage : les ouvriers sont payés 14 euros de l’heure en France pour un seul euro au Maroc.
Déjà que le «Maroc Bashing» a bonne presse en France depuis ces deux dernières années, les médias ne se sont pas privés de relayer en boucle les protestations des agriculteurs qui visent les produits marocains. Le mouvement des agriculteurs français concentre ses griefs sur l’accord de libre-échange, conclu entre le Maroc et l’UE, quand il s’agit de dénoncer la concurrence déloyale de produits marocains, tels que la tomate, sans pour autant rappeler que cet accord bénéficie aussi aux producteurs de blé et d’oléagineux qui exportent leur production en masse sur le sol marocain.
C’est ce que souligne Rachid Benali qui précise que dans le cadre des échanges de produits agricoles entre le Maroc et la France, la balance penche majoritairement du côté français, puisque «les Français exportent plus de produits chez nous que nous en exportons chez eux». Il ajoute aussi «qu’une partie seulement du contingent des exportations de tomates en France bénéficie d’exonération des droits de douane. Ainsi, dès qu’on dépasse les quotas fixés, les produits marocains sont taxés, et il y a donc un équilibre à respecter pour que les producteurs français ne soient pas lésés.»
En effet, conformément à l’accord établi, seules 285.000 tonnes entre le 1er octobre et le 31 mai sont exonérées de taxes. Par ailleurs, selon le directeur de la Comader, «s’il n’y avait pas les tomates marocaines, il y aurait une pénurie de ce produit en France et les prix de la tomate s’envoleraient dans les rayons des supermarchés». Donc, finalement, le consommateur français ne peut se passer de la tomate marocaine dont la qualité n’a d’ailleurs pas d’équivalent en Europe.
La protestation s’estompe
Si ces mouvements de grève du monde rural ne peuvent se prolonger éternellement à l’image du mouvement des Gilets jaunes, vu que les agriculteurs ne peuvent délaisser leur bétail ni leurs cultures indéfiniment, la pression des agriculteurs européens va se maintenir durant encore un certain temps en raison de la conjoncture politique et économique actuelle.
En effet, il semble difficile pour l’UE de renoncer à l’accord négocié depuis plusieurs années entre l’UE et le Mercosur, auquel s’opposent les agriculteurs européens, car les pays en Europe dépendent en grande partie des importations de viande bovine sud-américaine. Par ailleurs, il ressort d’un rapport de l’assureur Allianz Trade, publié récemment, que les agriculteurs européens ont vu leurs revenus diminuer de plus d’un cinquième (22%) l’année dernière, alors que les salaires ont fortement augmenté dans presque tous les autres secteurs.
La grogne des agriculteurs risque probablement de se poursuivre dans plusieurs pays européens, encouragée par les partis de droite et d’extrême droite qui se sont emparés de manière opportuniste de ces revendications à l’approche des élections européennes. L’idéologie souverainiste et protectionniste va ainsi probablement trouver des échos favorables auprès des électeurs du monde rural.
Quels nouveaux débouchés ?
Hélas, les campagnes médiatiques qui menacent la tomate marocaine ne se limitent pas uniquement à la France. Le sujet est également un des chevaux de bataille des agriculteurs espagnols ainsi que du parti d’extrême droite VOX.
L’ONG espagnole SOS Rural alerte aussi sur le danger que feraient peser, selon eux, les exportations de produits agricoles marocains sur la péninsule ibérique, en affirmant que «l’Espagne ne sera plus en mesure de garantir sa propre souveraineté alimentaire». L’ONG précise que la culture de la tomate est un exemple marquant de l’emprise des producteurs sur le marché de l’UE, soulignant que les exportations de tomates marocaines vers le marché européen ont augmenté de 52% entre 2013 et 2022.
Face à cette levée de boucliers de certains partis politiques et des agriculteurs dans certains pays européens contre la menace que ferait peser le Maroc sur la souveraineté alimentaire européenne, de nouveaux débouchés pour les produits phares de l’agriculture marocaine doivent être étudiés.
Pour Rachid Benali, les producteurs marocains doivent anticiper les périodes de tension récurrentes avec les Français et les Espagnols sur les produits agricoles marocains destinés à l’export. Et la solution est évidente pour lui : «On doit diversifier nos débouchés et ne plus dépendre uniquement des marchés de l’UE. Les marchés vers lesquels le Maroc doit se tourner dans le futur sont le Royaume-Uni, les pays du Golfe et le marché africain.»
